Le 7 octobre, la Belgique et moi #8
Fragments du 7 octobre
Grégoire Jakhian
25 mars 2025
« ô cette heure
qui ajouta le poids des nuits
à la charge de nos noms » (Paul Celan)
Le 7 octobre 2023 est le jour de la cassure renouvelée.
Le droit (international), la justice, l’humanité et tant de préceptes séculaires ont à nouveau éclaté, comme la glace d’un miroir que l’on pensait réparé. Il n’est plus possible de se regarder dans ce miroir : l’image reflétée est multi fracturée. Il n’est plus possible de regarder les autres dans ce miroir. L’émiettement de leurs regards masque leur lâcheté et les met à distance. Les brisures du miroir morcellent l’espérance et annoncent un vent plus mauvais encore que le désespoir.
Le 7 octobre ne parvient pas à provoquer chez moi une pensée conceptualisée qui laisserait la place à la moindre forme d’élévation. Il est trop proche. Il fera peser très longtemps, pour le restant de mes jours, la plus prédatrice menace sur la nuance. Il m’est un deuxième Soumgaït.
Je songe à René Char qui refusait d’interroger un homme ému. Pourtant, j’accepte ici de livrer l’ébauche de quelques réflexions nécessairement fragmentaires, comme un bris définitif, mais fragile, de verre. Elles sont en « relation étroite avec la fracture… Il se passe quelque chose dans la faille des choses, dans la brèche, et donc dans leur apparition » (Jean Baudrillard).
Voici donc quelques grains rendus poreux par l’effroi, encore saisis par le vertige du chavirement. Leur présentation par ordre alphabétique évite de les hiérarchiser sur une impossible échelle.
Ambulance. Je ne comprends pas pourquoi les corps d’otages assassinés à Gaza sont transportés par ambulance et non dans des corbillards. Peur de la réalité ? Semblant d’espoir ? Croyance en la résurrection ? Masque pseudo humanitaire de la veule pleutrerie de la Croix-Rouge voilant le crime du Hamas ?
Automne. Octobre marque à présent le temps « des vapeurs de la catastrophe » (René Char).
Bibas. « Tu ne sais pas encore pauvre enfant / que ça coûte du sang d’être juif » (Carlos Grünberg, cité par Borges).
Calendrier. Chaque jour est aussi un 7 octobre. Les aubes sont vacillantes.
Calculs. Mark Rothko a dit que l’unité des historiens est une unité de morts. Que retiendra l’Histoire ? Plus de 1.000 morts d’un côté ou 48.000 morts de l’autre ? Les intentions des porteurs de mort ne sont pas les mêmes de chaque côté bien sûr mais l’intensité de la douleur d’une mère qui a perdu son enfant est la même. Je songe ici à la phrase d’Engels rapportée par Houellebecq : « A partir d’un certain nombre, la quantité devient qualité ». Les nombres troublent le regard.
Chiens. Les lois raciales de Nuremberg furent même étendues aux animaux des Juifs. Je me demande ce que le Hamas a fait des animaux des kibboutz. Le Hamas savait-il que le 7 octobre était la journée mondiale des animaux ? Aurait-il épargné le chien d’un Juif mais pas son maître, pourtant qualifié de chien de Juif ?
Chute. Le réveil de l’homme qui rêve de paix est brutal : il dormait sur un tigre (je paraphrase Camus). Lequel de l’homme ou du fauve est le plus saisi par le cri d’effroi de l’homme arraché à son rêve ?
Déshonneur. Victor Hugo dénonçait la croissance du déshonneur. Le silence de trop d’hommes politiques européens incapables de prononcer le mot Juif sans l’assimiler à Israéliens, de condamner l’antisémitisme et de ne pas le voir dans l’antisionisme militant des ennemis d’Israël fait d’eux l’excroissance de ce déshonneur.
Désolation. Depuis le 7 octobre, je ne parviens même plus à souffrir de mes nostalgies (je paraphrase Kemal Yalcin).
David Grossman. J’espère que la prochaine génération, en diaspora et en Israël, sera en mesure, malgré le 7 octobre, de partager la fierté de David Grossman. Il a écrit que, en tant que Juif né après la Shoah, il a fait de son ressenti de ne pas être une victime de la Shoah et de sa victoire sur l’arbitraire sa réussite la plus réconfortante. Pour rappel, plus de quatre-vingts membres de sa famille ont péri dans la Shoah.
Défi. Comment résoudre cette équation à deux connues (il n’ y a pas d’inconnues malgré le 7 octobre) ? Je me rassure en me souvenant de la question (résolue avec un succès bien relatif) peinte sur le mur de la résidence de Desmond Tutu : « How to turn human wrongs into human rights ? »
Deuil. Il faudra bien un jour que le deuil « lui aussi oublie » (Jacob Glatstein, cité par Rachel Ertel). Günther Anders parlait bien de la mort du deuil.
Doute. Où mènera dans chaque camp un éventuel triomphe militaire recouvert par une défaite morale ?
Échec. Le Hamas et la réaction d’une partie du monde politique (sans parler de la société civile) en Belgique et en France donnent raison à Kertész : « Tout a déjà eu lieu et n’a eu aucune conséquence. Auschwitz et la Sibérie sont passés (si tant est qu’ils soient passés) en effleurant à peine la conscience humaine, mais rien n’a changé du point de vue éthique». Je me demande à quoi bon désormais enseigner l’histoire. Il faut l’apprendre.
Enfer. Un ministre israélien appelle à ouvrir les portes de l’enfer sur Gaza alors que le Président américain promet de son côté l’enfer. Ils ont tous certainement lu Dante.
Errance. Je pense au vers de Longfellow « The long, mysterious Exodus of Death » dans le sous-sol d’un cimetière juif.
Espoir. Camus rapporte la conviction de Napoléon que le sabre finissait toujours par être vaincu par l’esprit. Mais par quel esprit … ?
Exaspération. Lassitude révulsée de devoir sans cesse entendre qu’Israël a le droit d’exister et de se défendre. Pourquoi ne le dit-on pas à propos des pays du Benelux ou de la Chine?
Hommes. Les membres du Hamas restent des hommes. Hannah Arent rappelait que les nazis l’étaient aussi. Robert Antelme a intitulé ses réflexions de captivité « L’espèce humaine ».
Jusqu’au boutisme. Pierre Boutang, dans ses échanges avec George Steiner, défendait qu’il fallait « reconnaître que ceux qui ont tort ont quelque chose à dire ». Où encore puiser la force pour entendre que le Hamas puisse avoir ou ait pu jamais avoir quoi que ce soit à dire ? « Assez de psychologie ! » s’exclamait Kafka, rapporte Kundera.
Lâcheté. Juste après le 7 octobre, avec quelques-uns nous avions averti les autorités académiques d’une université de l’explosion d’actes antisémites sur le campus. Elles ont notamment répondu : « Nous sommes absolument effarés [sic] par les propos que vous tenez au sujet de notre Université. Sans manifestement en connaître les réalités, vous projetez sur celle-ci des situations qui peut-être existent ailleurs, dans d’autres pays, mais en aucun cas à notre université. »
Levier. L’instrumentalisation du 7 octobre par les partis d’extrême droite paye. C’est désolant. Les victimes l’auraient-elles voulu ?
Liberté. Il faut résister à la tentation de criminaliser la parole de ceux qui qualifient de légitime la séquence génocidaire du 7 octobre ou la requalifient en acte de résistance. Criminaliser le négationnisme de la Shoah (et d’autres génocides) n’empêche pas de penser le négationnisme. Ce genre de lois pénales est à abolir non parce qu’il est liberticide mais parce qu’il est inutile. Jamais l’antisémitisme n’a été aussi présent malgré et depuis ces lois. Pierre Nora, Pierre Vidal-Naquet, Elizabeth Badinter, et d’autres encore l’avaient compris. On ne remédie pas à la pensée mauvaise en l’interdisant.
Lifshitz (Oded). Je ne cesse me demander, s’il avait survécu, comment, à sa libération, il aurait réagi à la lecture de cet extrait datant sauf erreur de 1942 du journal de Perechodnik : sa «manière de penser ne relève ni de la bêtise ni de la naïveté. C’est la foi dans les acquis culturels du XX è siècle, c’est l’incompréhension de la mentalité sanguinaire des Huns, violant tous les principes de l’humanité et du christianisme, qui rendent les Juifs aveugles. Je ne les en blâme pas, il aurait fallu être habité par le diable pour deviner la suite des événements. »
Madagascar. Ceux qui approuvent le plan d’épuration ethnique de Gaza promu par le Président Trump oublient que dès 1938 du conseil des ministres du IIIème Reich révèle que deux ministres du Reich déclarent en plein conseil devoir « tout tenter pour évacuer les Juifs à l’étranger », « évacuer tout ce qu’on pourra évacuer ! ». A cette même occasion, Goering évoque la « solution de Madagascar ». La Shoah oblige, c’est le destin des descendants de ses victimes. Les descendants arméniens et tutsi des victimes de 1915 et de 1994 le partagent. A chacun d’eux de ne pas l’oublier.
Misère. Je pense au désarroi des Palestiniens de Gaza qui honnissent le Hamas. Ils sont les exilés de l’intérieur. Ils sont la plus petite des poupées russes. Déjà broyés, ils s’efforcent de ne pas être pulvérisés. Il est trop facile pour les sentencieux de salon, « les préposés des choses vagues », de leur demander de se révolter.
Nationalisme. Il est terrifiant de voir que, par réaction, le Hamas légitime chez certains « l’absence de scrupules [qui devient] un meilleur atout que la sagesse et l’esprit de conciliation » (Stefan Zweig). Ne pas oublier la mise en garde de Victor Hugo : il y a plus funeste encore que l’attaque des barbares, c’est l’arrivée des ténèbres. Y-aura-t-il encore des Paul Auster qui accepteront comme directeur de thèse des Edward Saïd et inversement (certes l’Université de Columbia d’alors n’est plus celle d’aujourd’hui) ? La responsabilité finira-t-elle par s’incliner devant l’impunité ?
Pourquoi ? Le garde d’un camp de concentration a sèchement répondu à un prisonnier juif : « Ici, il n’ y a pas de pourquoi ». La réponse que donnerait un milicien de base du Hamas sera moins abstraite et plus charnelle.
Quart. Proust fait dire à Bergotte que les trois quarts du mal des gens intelligents viennent de leur intelligence. Le quart restant a donc une source mystérieuse qui s’est échappée de son enfouissement le 7 octobre.
Repli. Le 7 octobre force les Juifs de la diaspora à se replier sur eux, à déserter la cité (la polis grecque) pour la communauté. Ils risquent de devenir une minorité. Le Hamas pourrait donc réussir à les minorer.
Solitude. J’assiste à quelques rassemblements organisés pour rendre hommage aux otages du Hamas. Il n’y a presque aucun non-Juif présent. Je suis anéanti par cette désertion. Le 7 octobre ne creuse pas un sillon : il érige des silos. Toutes les communautés se renforcent, en autarcie, comme des cactus clairsemés dans un désert social, indifférentes aux autres.
Tunnel. A l’origine, il était un instrument tubulaire de chasse destiné à capturer des perdrix. Il est redevenu un outil de prédation.
Victimes. Les victimes du 7 octobre sont le « peuple qui manque » (Paul Klee).
Victoire ? Le Hamas aurait-il gagné parce qu’il n’avait pas compris que sa bataille était perdue ? (d’après François Sureau à propos du Duc de Wellington) ?
Vie. Il faut qu’elle se poursuive. L’herbe repousse bien à Auschwitz. « Nous commençons à vivre lorsque nous avons compris que la vie est une tragédie » (W.B. Yeats).
Voile. Le 7 octobre occulte le sort des Palestiniens en Cisjordanie.
Zvi Rex. Marceline Loridan-Iwens rapportait l’avertissement attribué à Rex : les Allemands ne pardonneront jamais aux Juifs le mal qu’ils (les Allemands) leur ont fait. Elle au moins n’aura pas assisté au 7 octobre. La perversion gagne encore en puissance et en déraison : le Hamas n’est même pas capable de prendre part à cette dialectique nauséabonde.
Créé en mars 2024 suite aux massacres du 7 octobre et à leurs répercussions en Europe, l’Institut Jonathas est un centre d’études et d’action contre l’antisémitisme et contre tout ce qui le favorise en Belgique.