Image : Richard Kenigsman, 2025
Le 7 octobre, la Belgique et moi #9
J’ai de la chance, j’ai pu voir comment cela est advenu
Daniel Rodenstein
(membre de l’Institut Jonathas)
1er avril 2025
C’est une question que, je crois, beaucoup se posent. Comment les Allemands ont pu, dans les années 30 du siècle passé, concevoir et commettre la destruction des juifs d’Europe ? C’était un peuple instruit, cultivé, avec une histoire culturelle riche et variée. Comment ont-ils pu, en tant que collectivité impliquée de près ou de loin, tuer et faire disparaître physiquement 6 à 7 millions de juifs ? Car il fallait plus que les seuls membres du parti nazi pour imaginer, programmer et exécuter cet holocauste. Il fallait l’adhésion du peuple, de la plupart sinon de tous. Adhésion active, exaltée, résignée, indifférente, peu importe. Adhésion.
J’ai de la chance. Je crois que, pour la première fois, je commence à comprendre, vraiment comprendre et non seulement savoir, comment (voire pourquoi) tout cela s’est produit.
Je lis que des gens, des masses de gens, défilent, et pas une fois mais souvent, portant des drapeaux, entonnant des chants et des slogans, au nom du Bien, pour une juste cause. Je vois des jeunes dans les universités qui osent sortir de leur rôle attribué de simples récepteurs d’un savoir administré par les professeurs pour contester et exiger que leurs aînés se prononcent aussi au nom du Bien pour une juste cause. Je vois et j’entends des meetings, des réunions, des conférences, des colloques qui s’enflamment pour la justice et la vérité.
Et je vois non seulement des déclarations mais aussi des actes. Des événements programmés sont annulés, des réunions en cours sont interrompues, des invitations sont décommandées sous la pression de défenseurs du Bien et de la juste cause. Je vois des actes de courage, des personnes qui s’engagent alors qu’elles assistaient jusque-là passivement à ce qui se passait autour d’elles. Je vois des gens qui s’expriment, qui essayent de convaincre que la juste cause demande des engagements, des affirmations. J’assiste à un mouvement qui n’est pas éphémère, qui est profond, qui touche de plus en plus de gens sincères, des millions dans le monde entier, émus, ébranlés, intimement solidaires de la juste cause. Cette juste cause, au nom du Bien, c’est évidemment celle du peuple palestinien, victime d’injustice, nié dans ses droits, persécuté, vilipendé, dominé, écrasé, assassiné.
Je suis à peu près certain qu’aucune de ces millions de personnes ne se perçoit comme un Allemand des années 30. Et pourtant, ce qu’ils font c’est ce que les Allemands ont fait, toujours pour une juste cause. Les nazis, et les Allemands avec eux, ont identifié un coupable des maux de l’Allemagne et du monde, c’était le juif. Puis ils ont défini qui était juif : quiconque avait au moins 3 grands-parents juifs. Quoiqu’il fît, même s’il était devenu chrétien, c’était un juif. Puis ils ont expulsé les juifs de la société : exclus des écoles, des clubs, des sociétés, interdits de marcher dans la rue, de se mélanger aux autres gens. Puis ils les ont enfermés, dans des quartiers, dans des ghettos. Puis ils les ont tués. Et ils ont fait disparaître les cadavres. Ni par sadisme ni par méchanceté, mais par une juste cause : le salut de l’Allemagne et du monde.
De nos jours, on suit presque, pas après pas, ce que les nazis ont fait. Les défenseurs des Palestiniens ont commencé par trouver un coupable, Israël. Ils ont ensuite défini qui était Israël : les sionistes, autrement dit, tous ceux qui soutiennent Israël. Ils font ensuite ce qu’ils peuvent pour les exclure, les priver de parole et de participation à la vie de la société. Que ce soient des sportifs, des artistes, des scientifiques, des citoyens quelconque, des politiciens, des dirigeants, il faut les enfermer et les empêcher de sortir de leur enfermement, les empêcher de prendre la parole, de s’exprimer, il faut les invisibiliser. Sans honte, sans regrets. Bien au contraire, avec le sentiment de faire ce qui doit être fait pour la justice, la paix, l’entente et le bien. C’est moral, c’est juste, c’est bon.
Que se passerait-il si la justice que les gens demandent venait à être réalisée ? Si la Palestine arrivait du fleuve à la mer ? Si enfin ce pays rêvé, souhaité, adoré, fantasmé, advenait pour de bon ? Non pas une Palestine à côté d’Israël, mais une Palestine à la place d’Israël ? Il y aurait 7 millions de morts. Car quelques Israéliens réussiraient à échapper. Mais la grande majorité serait assassinée par les armées du Hamas et du Hezbollah rejoints par leurs partisans de Gaza et du Liban. Comme cela a été annoncé le 7 octobre 2023. Et cette mise à vide d’Israël, la disparition physique de ses habitants permettrait la naissance de la Palestine “du fleuve à la mer”.
Ce que les gens qui défilent, manifestent, réclament, souhaitent, exigent, ce n’est pas seulement la création de la Palestine. C’est aussi la disparition d’Israël (que la majorité de ces personnes le sache ou non n’a pas d’importance). La solution à deux états est une affaire de diplomates. Ce n’est pas ce que les gens réclament. Pas ce que les peuples veulent. La solution à deux états ce n’est pas la justice. La justice qu’ils réclament c’est la création de la Palestine et la disparition d’Israël. C’est cela que les gens veulent. Et comme les Allemands en 33, qui ont compris, aidés par les avant-gardes nazis, qu’il était juste, beau et bon pour sauver l’Allemagne et le monde d’exclure puis d’exécuter les juifs, aujourd’hui je vois les gens, aidés par les avant-gardes des Palestiniens et des frères islamistes, voir dans la destruction d’Israël le juste, le bon, le beau, l’exaltant.
Personne, je crois, ne souhaite ouvertement la mort des 6 à 7 millions d’humains. Je pense qu’aucun Allemand lambda n’a vraiment souhaité, n’a vraiment voulu consciemment que 6 millions de juifs européens soient transformés en cadavres. Que les juifs dussent disparaître physiquement n’a été qu’une conséquence, éloignée et floue, de l’identification des juifs comme responsables des malheurs de l’Allemagne et du monde ; de leur définition et de leur exclusion. C’est ce que tous les Allemands lambda avaient été d’accord de demander. Car ce n’est, suprême paradoxe, qu’après que les millions de morts soient apparus, que la honte et, peut-être le remord et l’horreur, se sont révélés.
Aujourd’hui les millions qui veulent la destruction d’Israël pour qu’advienne enfin la Palestine sont en train de parcourir pas après pas le chemin qu’ont construit les génocidaires des années 30 ; identification, définition, exclusion. Car il faut être clair : en Occident, nous ne sommes qu’une poignée à avoir lu la charte du Hamas. Les gens qui défilent et veulent la Palestine sans Israël n’ont pas besoin de lire la charte du Hamas (qui veut une terre islamique débarrassée de ses juifs). Ils veulent juste la libération du peuple palestinien opprimé, ils veulent juste être heureux d’avoir contribué à la justice. La conséquence inéluctable de ce qu’ils veulent, le massacre des sionistes, les millions de cadavres juifs, ils ne l’ont pas envisagé comme tel. Tout comme les Allemands des années 30 voulaient juste que les juifs cessent d’être nuisibles, sans s’apercevoir que la solution était leur mort. Alors même que c’est ce que leurs dirigeants proclamaient ouvertement, comme aujourd’hui c’est ce que le Hamas proclame ouvertement.
Je ne souhaite pas décourager ces personnes éprises de justice. Je voudrais juste qu’ils en soient conscients. Qu’ils comprennent, comme je comprends grâce à eux aujourd’hui, comment cela a été possible. Comment cela s’est construit, pas à pas, pour la justice et le bien, pour qu’une solution juste se fasse, et comment cela a débouché non pas sur une solution juste mais sur une solution finale. Je voudrais qu’ils se voient comme ce qu’ils seraient si leurs vœux venaient à se réaliser et qu’un jour on se demandait comment cela a pu arriver. Ce que ces justiciers veulent, qu’ils s’en aperçoivent ou pas, c’est 7 millions de morts juifs.
Tout ce qui précède ne nie pas qu’il y a des Israéliens qui veulent la destruction des Palestiniens, ni les violences réelles des colons israéliens contre les Palestiniens de Cisjordanie. Ni les turpitudes de Netanyahou et ses comparses. Mais j’aimerais que les propalestiniens comprennent qu’ils sont anti-israéliens, et qu’ils prennent note des conséquences, lointaines et floues, de leurs positions présentes. Qu’encore une fois une solution juste pourrait être une solution finale. Ce qui adviendrait inéluctablement quoique aucun d’entre eux ne l’ait spécifiquement et clairement demandé.
Il me paraît aller de soi, mais il convient peut-être de rappeler deux petites choses si jamais quelqu’un avait des doutes : que les juifs des années 30 n’étaient nullement responsables du malheur de l’Allemagne et du monde ; et que s’il n’y a pas de Palestine, c’est parce que les dirigeants palestiniens n’en ont pas voulu en 1947 et non pas parce qu’ Israël ait empêché la Palestine d’advenir. Car en 1947 il n’y avait pas plus d’Etat de Palestine que l’Etat d’Israël. Les juifs, mais pas les Palestiniens, voulaient un Etat à eux et se sont battus et sont morts pour avoir cet État, et ont réussi à le créer. Les Palestiniens ne voulaient pas un état, ils voulaient juste qu’il n’y ait ni état juif, ni juifs en Palestine. Et si par malheur il devait y en avoir quelques-uns, qu’ils soient des dhimmis.
Créé en mars 2024 suite aux massacres du 7 octobre et à leurs répercussions en Europe, l’Institut Jonathas est un centre d’études et d’action contre l’antisémitisme et contre tout ce qui le favorise en Belgique.