Le 7 octobre, la Belgique et moi #38

Huit octobre

Marcel Sel, journaliste indépendant, écrivain

05 janvier 2026

Ce n’est que le huit octobre que j’ai pris conscience de l’ampleur de la barbarie. Il a suffi d’une seule vidéo, d’une seule victime. Ou plutôt, d’un seul corps. Celui de Shani Louk, à moitié dénudée, jetée à l’arrière d’un pick-up, écrasée par les jambes de soudards hilares, par les crachats de Gazaouis, par la joie abominable de jeunes et même d’enfants, au nom d’Allah. La veille, la jeune femme, assassinée parce que juive, avait été trimbalée comme un trophée de chasse à Gaza. 

La journée s’affaissa au fil de l’apparition d’autres images du massacre du Festival Nova. Des jeunes gens habillés pour la fête pacifiste, ciblés parce que juifs, qui tentaient de fuir. Des filles et des garçons abattus dans le bar du festival. Dans des voitures à moitié brûlées. Devant des abris. Tous désarmés. Le bilan mortel ne cessait de grimper. 

La veille, à 20 h 41, Belga avait annoncé « Au moins 200 morts en Israël, davantage à Gaza. » Je tins cela pour une démonstration : le pire massacre de civils juifs depuis 1945 n’était pas achevé que déjà, dans bien des rédactions, « l’angle palestinien » était privilégié!

J’ai pensé un temps que les pires criminels étaient imaginaires. Barbe Bleue, Saint-Fond, l’ogre du Petit Poucet. Mais le 8 octobre, je compris qu’aucun d’eux n’arrivait à la cheville des assassins réels. Les premières images du festival de Re’im m’avaient fait penser aux chasses du Comte Zaroff — un film transgressif des années trente qui avait semé l’effroi à l’époque. Zaroff, un riche Russe blasé, avait décidé de chasser des humains, parce que leur intelligence les rendait plus amusants à traquer que le gros gibier. 

Mais la chasse aux humains dont les réseaux régurgitaient les images atroces ce jour-là était d’une tout autre nature : elle ne pouvait avoir été imaginée, conçue et menée que par des gens qui considèrent que les Juifs n’étaient pas humains, mais bien des nuisibles. Que leur vie ne méritait aucun respect et que les tuer n’était qu’une œuvre de salubrité publique. Soit, littéralement, la vision des nazis dont j’avais tant étudié les crimes. J’avais osé penser qu’ils n’appartiendraient plus jamais qu’au passé.

Au contraire, brutalement, je me suis rendu compte que j’étais l’un des milliards de témoins d’une réplique moderne des Einsatzgruppen. Le pogrom des kibboutzim singeait Oradour et les monstruosités orchestrées par les SS dans les villages d’Ukraine et de Russie. Des assassinats à bout portant, hommes, femmes, enfants, bébés. Et ce besoin de tuer le plus possible de Juifs, au besoin, en les brûlant dans leur propre maison. 

Il fallut plusieurs jours pour que Tsahal révèle un appel téléphonique d’un « résistant » palestinien annonçant, extatique, à ses parents, qu’il avait tué « dix Juifs » de ses mains! Les nazis avaient tenté de dissimuler leurs crimes en dynamitant les chambres à gaz. Les Hamasniks, eux, s’en vantaient! Et comme si cette horreur-là n’était pas suffisante, ils trouvèrent des soutiens là où je n’aurais jamais cru qu’ils pussent en trouver : chez des progressistes! Israël devenait le seul pays au monde qu’un « antiraciste » pouvait et même devait haïr!

Dès le soir du 7 octobre, sur des chaînes publiques, des professeurs d’université avaient trouvé le moyen de justifier la barbarie la plus effroyable par un prétendu « contexte ». On pouvait difficilement imaginer pire issue à l’épisode génocidaire du 7 octobre : l’inversion presque immédiate de l’accusation de génocide, retournée contre Israël, les Israéliens et tous ceux qui osaient les soutenir! Répliquer à 5000 missiles tirés sur l’État hébreu en moins de 24 heures, c’était déjà inacceptable pour les plus vertueuses des ONG. Le 7 octobre se sera donc conclu par un retournement que des générations de néonazis n’avaient même jamais osé espérer! Bientôt, une ministre socialiste belge assimila l’armée d’Israël et les tueurs sanguinaires de Yahya Sinwar. Une autre évoqua un « génocide » israélien. Il ne fallut que quelques mois pour que l’épidémie atteigne le centre et la droite. 

Comme le fera remarquer bien plus tard la journaliste Nora Bussigny, les militants imposèrent immédiatement leur vocabulaire. « Entité sioniste » au lieu « d’Israël ». « Sionistes » signifiait désormais « nazis ». Tsahal se traduisait par « armée génocidaire ». Et ceux qui osaient encore penser que les Juifs avaient droit à un État étaient des « complices de génocide ».

À la vitesse de l’éclair, les antisionistes qui avaient de longue date programmé l’éradication d’Israël (du fleuve à la mer) et des Juifs du Proche-Orient par l’expulsion ou la mort (« la valise ou le cercueil »), sont à leur tour passés à l’offensive et les pires poncifs des années trente sont redevenus publiables voire, dans bien des milieux, populaires.

Et le pire, dans la guerre des idées qui s’est menée dans les pays en paix, c’est de constater que les massacres du 7 octobre n’ont absolument pas fait reculer l’antisémitisme. Que très peu de gens ont réalisé que ce n’était que la répétition générale d’un spectacle plus hideux encore, annoncé sans complexe par les leaders du Hamas et promu dans les manifestations occidentales. Loin de faire l’objet d’empathie même un instant, Israël, les Israéliens, les Juifs sortirent de la guerre médiatique initiée par les palestinistes avec un statut de coupables du pire crime imaginable. Le Hamas avait réussi à réveiller ce vieux libelle antisémite qui veut que quand il arrive quelque chose à des Juifs, c’est toujours à cause des Juifs. 

La victoire des islamistes n’est pas et n’a jamais été d’avoir réussi à entrer en Israël et d’y avoir tué sommairement 1200 personnes en majorité civiles, ni même d’avoir réussi à échapper à l’opprobre universel qu’il aurait dû subir. Mais bien d’avoir pu prendre appui sur cette horreur extrême pour s’attirer les faveurs d’humanistes de carnaval. 

Comme si, depuis le 7 octobre 2023, haïr les Juifs israéliens (car c’est bien de cela qu’il s’agit) et donc haïr les Juifs, était devenu une vertu. Et moi, naïf, le huit octobre, je me suis dit que rien de mal ne pouvait plus sortir d’une telle horreur. 

Et moi, piteux, le huit octobre, je me suis trompé. 

Créé en mars 2024 suite aux massacres du 7 octobre et à leurs répercussions en Europe, l’Institut Jonathas est un centre d’études et d’action contre l’antisémitisme et contre tout ce qui le favorise en Belgique.