Le 7 octobre, la Belgique et moi #45
Ce que la connaissance de la Loi symbolique apporte à la compréhension du processus pervers antisémite
GENEVIÈVRE BERNAERTS, psychanalyste de la transmission symbolique, systémicienne.
9 mars 2026
Le terme « pervers » est souvent employé – à bon escient – par différents commentateurs de l’actualité, notamment des géopolitologues, sans dire comment ils définissent ce terme. Or les géopolitologues qui l’emploient aiment rappeler qu’ils se basent sur « les faits rien que les faits ». Les faits rien que les faits, ça signifie ignorer le niveau symbolique comme part essentielle du conflit concerné. Quand un trait psychologique est mentionné, c’est presque incidemment, comme variable secondaire. En réalité les situations humaines ne se limitent jamais aux faits et rien qu’à eux.
On peut s’étonner : toute activité humaine est sous-tendue par des processus psychiques, pourquoi en tient-on si peu compte ? C’est aussi le propre du fonctionnement psychique commun de se tourner principalement vers l’extérieur et de considérer la réalité comme part indépendante de soi, parfaitement traitée par notre objectivité. Notre sentiment d’être dans la réalité nous coupe de la prise de conscience que le traitement mental que nous en faisons s’en distingue ; parfois de façon considérable. La conceptsia a été évoquée pour expliquer l’échec sécuritaire qui a permis le 7 octobre, mais en réalité, il y a toujours un écart entre la réalité et notre vision du monde. Même quand nous reconnaissons une part de subjectivité dans notre jugement, nous tendons à la considérer comme traitement de la réalité certes singulière mais sans identifier notre processus de jugement lui-même. Nous manquons d’outils pour penser notre dimension psychique et celle de l’autre avec efficience. Pourtant ces outils existent : la dimension symbolique et le rapport à la Loi symbolique. Cette dimension, peut-être un peu énigmatique, gagne à être connue.
Par des exemples simples, il est déjà possible d’en avoir une idée.
Si vous offrez un cadeau que l’heureux bénéficiaire revend sur internet, vous serez probablement vexé ou offusqué. C’est que, si cet objet n’est pour l’autre qu’un objet, pour vous il est ce par quoi vous transmettez un certain lien symbolique, ce qui vous relie à l’autre via une texture psychologique et affective multifibrée même sous forme non consciente. En vendant l’objet, la dimension symbolique est séparée de l’objet, voire ignorée. On peut toujours dire que le geste a fait plaisir et qu’on ne retient que lui, l’objet n’ayant pas vraiment d’importance mais ce serait ignorer la vie affective qui s’exprime dans le choix de cet objet précis : l’intention, la démarche, le message qu’il condense. Pour celui qui offre, qui s’est investi narcissiquement, ça peut être vécu comme un rejet de sa personne ou de son affection.
Un autre exemple nous est donné par le drapeau d’un pays, c’est très simplement un symbole, mais nous nous intéressons à la dimension symbolique c’est-à-dire aux actes symboliques. Brandir un drapeau, est plus que le symbole du drapeau lui-même. Une femme musulmane est venue enlever un drapeau israélien placé parmi d’autres en hommage aux victimes d’un attentat : c’est un acte fort, celui du refus du partage même face à une blessure commune à toutes les victimes de cet attentat. Cette femme a tenu à rappeler que ce drapeau symbolise un espace symbolique qu’elle rejette et qu’elle ne veut rien savoir de l’humanité qui y est attachée. Ces actes montrent que nous sommes sensibles au symbolique même quand nous le méconnaissons formellement. Le symbolique est vécu, il agit sans pourtant être identifié explicitement. Ainsi les faits rien que les faits, c’est dire « une femme a retiré un drapeau », ou « une femme musulmane a retiré un drapeau israélien », c’est déjà différent, mais ça ne nous avance pas beaucoup si on refuse de prendre en compte la signification de cet acte. Or dans le conflit du Moyen-Orient, nombreux sont ceux qui ignorent – dans les deux sens du terme – la dimension symbolique du conflit, pourtant essentielle ; ils réduisent le conflit à une question de territoire. Certains ne semblent même pas voir la dimension symbolique relative à la possession d’un territoire, ils la limitent à sa dimension concrète.
Le territoire que le hamas[1] refuse à Israël est plus important que le territoire – le même – que le hamas désire obtenir ; il ne s’agit pas tant d’avoir un territoire que de l’arracher à l’autre. Le territoire d’Israël marque l’accès à la souveraineté juive – enjeu essentiellement symbolique –, et c’est cette souveraineté qui provoque une rage inextinguible car elle confirme et symbolise une existence en l’occurrence haïe. Il y a un quiproquo quand au territoire qui est « disputé », c’est le territoire israélien qui est « disputé » ; en réalité c’est la reconnaissance d’Israël qui fait l’objet d’un refus absolu. On pourra céder tout le territoire qu’on veut au Hamas, ou aux palestiniens qui prendront sa suite[2] , ça ne clora pas le conflit, ça n’éteindra pas la revendication : travailler l’enjeu symbolique est indispensable.
Mais alors ce mot « pervers » ? On peut dire que la perversion est peut-être la dimension qui a le rapport le plus aigu au symbolique, car nous venons de l’exposer, ce n’est pas l’objet en tant que tel qui est désiré, mais c’est ce qu’il représente. Ce qui motive le sujet pervers, c’est la jouissance que lui donne le sentiment de toute-puissance. Or rien ne lui procure cette sensation aussi fortement que lorsqu’il peut réduire l’autre à l’impuissance, mieux à néant. Il s’agit d’ôter à l’autre ce qui le fait tenir, exister et ce à quoi il tient : il s’agit de le dépouiller symboliquement. La haine perverse est une haine du symbolique, la jouissance perverse est la jouissance de destruction du symbolique.
Le symbolique est par essence une dimension tierce, personne ne peut prétendre le détenir. Faire main basse sur le symbolique soit en privant l’autre de ses appuis soit en se l’appropriant comme le hamas et les mollahs le font avec le symbole « Allah », relève de cette volonté de toute-puissance où du même coup l’autre est privé de tiers, instance symbolique vitale. Un moment édifiant nous le révèle avec clarté : à la fin de seconde guerre mondiale, les survivants juifs, dans des camps de personnes déplacées, ont obtenu l’accord des autorités américaines pour imprimer une édition complète du Talmud car presque tous leurs textes avaient été détruits. Cette édition, connue sous le nom de Survivor’s Talmud a été imprimée sur presse allemande, la même qui, sous les nazis, avait servi à imprimer la propagande antisémite. Preuve que leur transmission juive n’avait pas été détruite et que le symbolique est aussi vital que la nourriture. Ne parle-t-on pas de nourriture spirituelle ? Cette édition symbolise la victoire de la vie juive sur la destruction nazie, et la victoire de la Loi symbolique sur la destruction du symbolique. On a appris ce moment tragique et émouvant où six otages israéliens, Hersh Goldberg-Polin, Carmel Gat, Eden Yerushalmi, Alex Lobanov, Almog Sarusi et Ori Danino enfermés dans un tunnel à Gaza, célèbrent Hanouccah avec une mèche improvisée : ultime geste d’amour du symbolique avant d’être assassinés.
Ne pas savoir que la dimension symbolique est à l’œuvre dans tous les actes et processus humains, c’est perdre un temps précieux. Les uns et les autres ne finissent par comprendre que moyennant une exténuante répétition de l’histoire. C’est le moment de préciser une distinction utile. Souvent on classe des événements en mineur/majeur, mais il existe une distinction à faire entre signifiant et non signifiant. Si un incident mineur est signifiant, on a intérêt à le repérer ; si on passe outre, on ne sait pas quand, comment et d’où viendra la limite qu’il révélait et qui a été méprisée, mais elle fera retour sur un mode éprouvant.
L’image donne également un appui symbolique. Les caricatures antisémites visent à faire exploser les frontières symboliques qui composent les images mentales concernant les Juifs. C’est avant tout la volonté d’une effraction, un viol du symbolique. Il s’agit de briser les appuis symboliques qui font des Juifs des êtres dotés d’humanité. Elles sont chaque fois brandies en lien avec des actes barbares infligés aux Juifs : actes des nazis ou du hamas, c’est-à-dire quand ces derniers ont perdu leur humanité. Ces dessins exaltent la jouissance de toute-puissance de dépouiller l’autre de tout ce qui lui est lié symboliquement : c’est ici encore une visée de destruction du symbolique. Le sadisme consiste à jouir de voir l’autre dans la position qu’on déteste pour soi-même. La moquerie qui est le ressort des caricatures est issue de la veine sadique. La moquerie se fait au détriment de la personne visée, contrairement à l’humour qui fait rire tout le monde.
La dimension projective de ces dessins est évidente, même pour un profane. Alors qu’ils se présentent comme affirmation morale, ils exhibent l’état de déchéance des auteurs. Et ironie du sort, en voulant faire chuter l’autre juif dans l’inhumain, ces dessinateurs y sombrent. Don Juan qui tombe dans l’abîme parce qu’il rejette l’ultimatum du Commandeur est une image intéressante car elle révèle qu’il s’agit d’abîme et non de prison ou d’amende : Don Juan chute, personne ne le fait chuter, seul son refus produit sa chute. Cela confirme que la Loi symbolique est un support vital et que passé une certaine limite, l’individu sombre d’une manière ou d’une autre.
Cela permet de comprendre la parole biblique : tu as la vie et la mort devant toi, choisis la vie. Cette vie que l’Alliance avec l’Être protège. Il ne s’agit pas de religion, même si une religion est bâtie sur cette alliance, il s’agit de Loi symbolique et du constant rappel de travailler son rapport à la Loi symbolique. Les six otages en fêtant Hanouccah jusqu’à leur extrême limite, ont maintenu que rien ne peut déshumaniser la vie juive car elle est bâtie sur l’Alliance ; le hamas et les antisémites ont perdu.
Le cas d’un homme antisémite
Je ne nommerai pas cet individu pour ne pas contribuer à le faire exister. Ce qui m’intéresse ici c’est le processus psychique à l’œuvre à la base de son antisémitisme. C’est un activiste qui cherche à faire transmission de sa haine mais il se révèle en réalité très fragile. Il est ancré dans la rancœur et frustré. Il a manqué d’appui et de reconnaissance, son père violent l’a profondément brimé. Or le père est censé être garant de la Loi symbolique au moins au niveau de la loi réelle ; lorsque le père lui-même bafoue cette loi par sa violence, le fils se trouve privé de cet appui mais aussi du rapport à la loi comme valeur fondamentale. La mère est décrite froide et distante, il n’a donc pas pu compenser avec sa mère le manque d’amour du père. Les phrases-type des antisémites sont nombreuses, avec notamment le fameux « Ah, le peuple élu ». Être élu, c’est très fort, c’est être distingué, plus encore c’est avoir bénéficié d’une parole symbolique fondatrice d’un appui singulier, singularisant. Le Juif c’est donc celui qui a eu ce que l’antisémite n’a pas eu : la bénédiction, l’agrément de l’Autre. Ainsi, le déplacement sur les Juifs de la rancœur issue du lien à ses parents s’explique très bien. Les traits avec lesquels il tente de stigmatiser les Juifs – haineux, errants, envieux, habités de fantasmes destructeurs pervers – sont exactement ses traits propres à lui : ici encore projection massive comme mode de défense. On aimerait qu’il prenne conscience de ce mécanisme d’attribution externe, qu’il se réapproprie sa haine en reconnaissant que les Juifs n’y sont pour rien, mais il tient à sa haine. Sa haine prend la place de l’appui symbolique et affectif qui lui a manqué. Elle lui procure bien évidemment aussi une jouissance vengeresse : faire en sorte que l’autre ne puisse pas pleinement jouir de la bénédiction qu’il a reçue en faisant de sa vie un enfer : il y a volonté de confiscation comme tentative d’effacement du don symbolique fondateur juif ; cela se nomme castration symbolique.
On retrouve le même mécanisme ailleurs, notamment quand un montage religieux essaie de faire croire à sa supériorité sur le montage hébreu, sans parvenir à produire sa force fondatrice : l’insistance avec laquelle on fait reproche au Juif signe l’incapacité à produire une origine réellement nouvelle et indépendante de la construction antérieure. La dépendance maintient un lien très ambivalent : le sujet en veut à celui dont il dépend précisément de dépendre de lui là où il revendique une érection ontologique toute puissante.
Cet homme a réussi à avoir une certaine « notoriété » alors que globalement, sa vie est quelconque. Comment cela se fait-il ? Il nous faut ici nous pencher sur ce qui permet à un homme de percer malgré tout. Je remarque nombre d’intellectuels qui analysent ses propos – lamentablement banals – en tâchant de les situer par rapport aux grands courants de pensée, à telle ou telle mouvance idéologique et politique, etc. Bref, ces intellectuels cherchent eux-mêmes à exister, à se produire comme experts par des analyses sophistiquées ou érudites ; ils fabriquent ainsi une stature intellectuelle pour un homme médiocre, le font exister, lui donnent de la visibilité, de l’importance et du coup diffusent son antisémitisme. Cela pose question : pourquoi une telle connivence ? Il peut y avoir en effet connivence avec les pulsions perverses de l’autre, mais aussi ce piège pervers : lorsque face à une situation, il ne semble y avoir que deux possibilités et que l’une est aussi mauvaise que l’autre, c’est qu’on est face à un montage pervers. Il s’agit de pouvoir contrer la diffusion haineuse du personnage sans le promouvoir même en le critiquant négativement.
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[1] En passant à la barbarie, le hamas s’est mis hors humanité, donc aussi hors interlocution,
et a perdu sa majuscule.
[2] J’apprends tout récemment que des tunnels auraient déjà été reconstruits
et une force de 40 000 membres constituée.
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Références bibilographiques
- Le « racisme », une haine identitaire, Daniel Sibony, Christian Bourgois.
- Et du même auteur : L’énigme antisémite, Seuil.
Créé en mars 2024 suite aux massacres du 7 octobre et à leurs répercussions en Europe, l’Institut Jonathas est un centre d’études et d’action contre l’antisémitisme et contre tout ce qui le favorise en Belgique.



