Le 7 octobre, la Belgique et moi #51

Deuil universel

ISMAËL SAIDI, dramaturge

20 avril 2026

Le matin du 7 octobre, je me suis réveillé comme beaucoup de monde en allumant la télévision, et j’ai été complètement choqué par ce que je venais de voir : des images de personnes qui pleurent, des images de kidnapping, des images de mort. Le corps d’une femme sur lequel hurlaient des hommes, pour certains cagoulés, d’autres pas. Ces images, aussi étonnant que ça puisse paraître, m’ont rappelé des choses déjà vécues. Un sentiment un peu bizarre, en fait. Un sentiment de dégoût, bien entendu, mais avec l’impression qu’autour de moi, ce dégoût ne serait pas nécessairement partagé. 

Ça me renvoyait aux images du 11 septembre 2001. Le poids de l’angoisse que j’ai ressenti sous le choc de ces tours qui tombaient et de ces gens qui se jetaient dans le vide pour essayer de survivre aux flammes, et qui finissaient écrasés sur le sol. Et en même temps, autour de moi, des gens qui riaient, qui étaient presque heureux de voir l’empire américain tomber devant leurs yeux comme une vengeance divine. C’est un peu ça que j’ai vécu ce 7 octobre. J’ai eu l’impression d’être très seul, finalement, à ressentir une douleur au milieu de gens qui, dès le premier jour, parlaient de la riposte d’Israël. 

« Comment va réagir Israël ? » On n’avait pas encore eu le temps de panser les plaies, on n’avait pas encore eu le temps de compter les morts, d’évacuer les blessés, de savoir vraiment ce qui s’était passé, de comprendre qu’un festival avec des jeunes qui dansaient pour la paix avait été brûlé et que ces jeunes avaient été massacrés. On n’avait pas encore eu le temps de voir tout ça, qu’on en était déjà à se dire : comment allait réagir Israël ? Et bien entendu, la riposte d’Israël ne s’est pas fait attendre. Aux images de massacres, aux images de femmes nues, démembrées, se sont ajoutées des images de bombes qui s’écrasent sur des villes, des réfugiés, du sang, de la mort. Et très vite, on est passé de l’autre côté de l’histoire. Très vite, on a empêché toute une partie de la planète de faire le deuil de sa propre famille, de sa propre expérience, de ses propres douleurs, et on est passé aux accusations. Certains parlaient déjà de génocide alors même que la guerre n’avait fait que commencer. D’autres parlaient d’apartheid, d’autres parlaient de tout un peuple génocidaire. Mais au milieu de tous ces mots, un seul m’a interpellé : résistance. Tout ça, ce n’était que de la “résistance”. Ce massacre était une forme de résistance

Quelle belle « résistance » que celle qui consiste à violer une femme et exhiber son cadavre, le filmer et le diffuser au monde entier. 

Quelle haute « résistance » que celle qui vous fait tuer une grand-mère et sa petite-fille handicapée, 

Quelle exceptionnelle « résistance » que celle qui kidnappe un bébé de quelques mois, créant ainsi un précédent : celui de l’otage le plus jeune de l’histoire de l’humanité. Tuer sa famille, et continuer la « résistance » en arrachant ses photos que des badauds ont placardées un peu partout sur terre, dans le but naïf et désespéré de peut-être retrouver ce bébé vivant. 

Et bien entendu, depuis, tout n’est que souffrance dans cette région du monde. Le 7 octobre a engendré une souffrance qui s’est développée partout comme une tache d’huile. Les morts ont appelé les morts, la vengeance a appelé la vengeance. Les bombes ont appelé les bombes.

Et s’il est vrai qu’on peut dire que pour Israël, il y a eu un avant et un après 7 octobre, je pense qu’il y a eu un avant et un après 7 octobre pour toute l’humanité. Pour celles et ceux qui, très vite, sont passés d’un côté de l’histoire, sans même essayer d’entendre la douleur de l’autre, en partant du principe que l’un était un colon, maître dominateur, et que l’autre était victime quoi qu’il arrive. Et les autres, qui ont fini par ne plus écouter, eux non plus, la douleur d’en face, partant du principe qu’il était son bourreau et qu’il le sera à tout jamais. 

S’il y a bien une chose que j’ai retenue de ce 7 octobre 2023, c’est que toutes les douleurs doivent être écoutées. Toutes, sans exception. Qu’une douleur est une douleur, et qu’une douleur qui n’est pas écoutée devient colère, puis devient haine, et peut devenir violence. 

Il faut absolument écouter toutes les douleurs.