Le 7 octobre, la Belgique et moi #40
La grammaire de la terreur
HANIEH ZIAEI, politologue et spécialiste du monde iranien
19 janvier 2026
J’ai longtemps hésité avant d’écrire ces lignes.
Non pas parce que je doute du pouvoir des mots, ni de l’importance du témoignage, mais parce que je me suis interrogée sur ma légitimité à prendre la parole face à une tragédie d’une telle ampleur, qui m’a profondément bouleversée.
Dans Passion antisémite (2025), Richard Malka écrit : « Il faut témoigner pour que l’ignorance ne devienne pas une force. »
Cette phrase m’a rattrapée. Elle m’a rappelé que le silence, lorsqu’il s’installe face à la violence et à la haine, n’est jamais ni neutre ni juste.
Le 7 octobre 2023 restera gravé comme l’un de ces jours où l’humanité a été bousculée.
À l’annonce des prises d’otages et des massacres perpétrés par le Hamas, ma première réaction n’a pas été intellectuelle. Elle a été physique : une nausée. Avant même de comprendre, mon corps savait que quelque chose d’irréversible venait de se produire.
À mesure que les images circulaient, que les récits se précisaient, un sentiment de honte m’a envahie. Honte pour notre humanité. Honte devant cette capacité intacte à organiser la barbarie, à préparer la cruauté, à déshumaniser et à ôter méthodiquement la vie : femmes, enfants, vieillards, sans aucune exception ni gêne, au nom d’un projet politique travesti en cause sacrée.
Cette violence m’était pourtant familière. Elle ressemblait à celle que je connais malheureusement trop bien : celle de la République islamique d’Iran. La même logique. La même grammaire de la terreur. La même instrumentalisation et institutionnalisation de la peur comme mode de gouvernance.
En Iran, depuis 1979, un régime islamique a fait de la prise d’otage une méthode de gouvernement, maintenant un peuple entier sous contrainte, une logique inaugurée dès les premiers temps de la République islamique avec la séquestration, durant 444 jours, du personnel de l’ambassade américaine. Le 7 octobre, le Hamas a tenté de faire de même avec les Israéliens. Dans les deux cas, la violence est présentée comme une nécessité morale, une « résistance », une réponse prétendument légitime à une injustice territoriale historique. Mais rien, absolument rien, ne justifie le massacre, la prise d’otages, la destruction de vies humaines comme moyen d’expression politique et d’appropriation territoriale.
Je suis iranienne.
Je sais ce que signifie vivre sous un régime qui sacralise la mort, glorifie le martyre et diabolise l’ennemi pour se maintenir au pouvoir. Je sais aussi que le peuple palestinien est lui-même otage de cette logique mortifère, écrasé entre un islamisme armé et une instrumentalisation géopolitique cynique.
L’alliance entre la République islamique d’Iran et le Hamas n’est ni accidentelle ni circonstancielle. Elle repose sur une vision commune du monde : celle où la violence devient langage, où la haine devient un projet sociopolitique, où l’anéantissement de l’autre est présenté comme une vertu et un objectif ultime à atteindre.
Et pourtant, l’histoire que l’on préfère oublier est plus complexe. Pendant des siècles, juifs, musulmans et chrétiens ont cohabité au Moyen-Orient. Le judaïsme n’est ni étranger à la région ni extérieur à son histoire. Les juifs persans constituent l’une des plus anciennes communautés juives du monde, présente en Iran depuis plus de 2500 ans. Aujourd’hui encore, malgré la propagande idéologique officielle, des synagogues sont actives à Téhéran, à Ispahan, à Shiraz.
Avant 1979, l’Iran et Israël étaient alliés. La rupture n’est pas le produit d’une hostilité ancestrale entre les peuples, mais le résultat d’une révolution islamique qui a fait de la haine d’Israël un pilier idéologique et un instrument de stratégie régionale et de politique de séduction auprès de la rue arabe.
Le 7 octobre a aussi produit un effet paradoxal : une forme de solidarité, aujourd’hui de moins en moins silencieuse, entre de nombreux Iraniens et Israéliens. Deux peuples non arabes, pris dans la même région instable, confrontés à des forces qui prospèrent sur la destruction et le chaos. Que ce soit pour une partie de la population iranienne ou pour une part importante de la diaspora iranienne, Israël n’est ni considéré comme un ennemi ni le mal absolu à abattre, mais une réalité familière : celle d’une population vivant dans une insécurité permanente, façonnée par une haine idéologiquement construite autour d’enjeux idéologico-territoriaux.
Mais ce qui m’a le plus bouleversée, peut-être, c’est ce qui a suivi : ici, en Europe.
Depuis le 7 octobre, j’ai vu l’antisémitisme ressurgir avec une violence déconcertante que je croyais appartenir à un temps révolu. En Belgique, en France, ailleurs. Des juifs qui cachent leur identité. Des étudiants pris pour cible. Des événements culturels annulés pour des raisons de « sécurité ». Des écrivains réduits au silence. Des affiches recouvertes de symboles de haine.
À Bruxelles, des étudiants juifs de l’ULB ont été confrontés à des agressions verbales et physiques répétées. Sur un campus qui se revendique « libre », ils ont dû penser à leur sécurité avant de penser à leurs études. L’annulation de la venue de Raphaël Enthoven à la librairie Filigranes, considérée comme la première librairie indépendante de Belgique, pour des raisons de sécurité, illustre à quel point la peur s’immisce désormais dans nos espaces de liberté. Interdire un écrivain, un philosophe, un penseur, c’est interdire le débat et bloquer l’exercice de la démocratie. C’est aussi interdire la liberté d’expression et de la pensée. Et cela, je le connaissais déjà, mais sous un régime autoritaire et théocratique.
Je n’aurais jamais imaginé retrouver ces réflexes en démocratie, au cœur de l’Europe.
L’histoire nous avait pourtant prévenus.
Nous avions juré « plus jamais ça » !
Et pourtant, la peur s’installe. Le silence aussi. Or ne pas dénoncer l’injustice, c’est lui offrir un refuge dans la complaisance et l’indolence.
Le 7 octobre n’a pas seulement révélé la brutalité macabre du Hamas. Il a mis à nu nos failles morales, notre incapacité collective à tracer une ligne claire : aucune cause ne justifie l’antisémitisme et la haine de l’autre. Aucune souffrance n’excuse l’imposition de la terreur. Aucune indignation ne légitime la barbarie.
Ce texte n’est ni un manifeste, ni une analyse géopolitique.
C’est un témoignage.
Celui d’une femme iranienne vivant en Belgique, qui reconnaît les visages de l’obscurantisme, mesure le danger de la passivité individuelle et collective, et refuse de s’y habituer.
Se taire aujourd’hui serait déjà céder, laisser le terrain libre à l’islam politique.
Créé en mars 2024 suite aux massacres du 7 octobre et à leurs répercussions en Europe, l’Institut Jonathas est un centre d’études et d’action contre l’antisémitisme et contre tout ce qui le favorise en Belgique.



