
Quand l’erreur est admise mais le problème nié
26 février 2026
Nous prenons acte de la décision rendue par le Raad voor de Journalistiek le 5 février 2026 suite à notre plainte dans le dossier relatif à la publication par Humo du dessin « Gaza. Onverdoofd slachten ».
Nous saluons le fait que le Raad ait reconnu le caractère erroné de la légende accompagnant la caricature. La mention selon laquelle Israël aurait « envahi Gaza le 7 octobre 2023 » constituait une inexactitude factuelle majeure.
Le Raad estime à juste titre que cette erreur ne disparaît pas du seul fait qu’elle ait été corrigée ultérieurement. Sur ce point, notre plainte est déclarée fondée.
Cette reconnaissance est importante. Elle établit qu’un récit unilatéral, détaché de la chronologie réelle des faits, ne peut être diffusé sans engager une responsabilité déontologique. Nous saluons cette avancée.
Cependant, nous ne pouvons que constater notre profonde incompréhension face à l’analyse retenue concernant le dessin lui-même. Le Raad considère qu’en l’absence de symboles juifs explicites – kippa, étoile de David ou autres signes identifiables – la caricature ne viserait pas « le peuple juif » et ne relèverait pas de la stigmatisation ou de l’antisémitisme. C’est précisément sur ce point que le désaccord est fondamental.
Viviane Teitelbaum et Doubi Ajami, représentant l’Institut Jonathas lors de l’échange avec Humo devant le Conseil de déontologie ont tenté d’expliquer que l’antisémitisme contemporain ne fonctionne plus principalement par symboles explicites. Il opère par codes culturels, par images historiquement chargées, par réactivation de mythes anciens. La figure du boucher, l’enfant ensanglanté suspendu à un crochet, la référence à « l’abattage sans étourdissement » : ces éléments ne sont pas neutres dans l’histoire européenne. Ils renvoient à l’un des motifs les plus anciens et les plus meurtriers de l’imaginaire antisémite : celui du Juif infanticide, du meurtre rituel, du sang.
Ce n’est pas une lecture subjective. C’est une réalité historiquement documentée.
Affirmer qu’il n’y a pas d’antisémitisme parce qu’aucun symbole religieux n’est explicitement représenté revient à ignorer la manière dont la haine s’est modernisée et codifiée. Les stéréotypes les plus efficaces sont précisément ceux qui n’ont plus besoin d’être soulignés.
Nous regrettons également l’argumentation développée par Humo, qui s’est appuyée sur la liberté d’expression et sur la nature satirique de la rubrique. Personne ne conteste que la satire puisse choquer, exagérer, provoquer. Mais la liberté d’expression n’implique pas l’absence de toute limite, et la satire n’autorise pas la réactivation d’images historiquement associées à la déshumanisation d’un groupe. Nous rappelons que l’antisémitisme n’est pas une opinion mais un délit.
L’incongruité de la défense réside dans le fait qu’elle réduit la question à une opposition simpliste : soit on accepte le dessin comme satire politique visant un gouvernement, soit on porterait atteinte à la liberté d’expression. Or notre argumentation n’a jamais porté sur l’interdiction d’une critique de la politique israélienne. Elle portait sur la responsabilité attachée à l’usage d’images dont l’histoire européenne montre qu’elles ont servi de prélude à des violences bien réelles. Il ne s’agit pas d’intention. Il s’agit d’effet.
Le Raad estime que le dessin symboliserait « le régime meurtrier du gouvernement israélien » et ne viserait pas le peuple juif. Nous considérons au contraire que, dans le contexte actuel de montée des actes antisémites et de crispations communautaires, la frontière entre « Israël » et « les Juifs » ne se maintient pas magiquement dans la façon dont des groupes sociaux s’approprient l’image et l’intègrent à leurs représentations préexistantes. C’est-à-dire la manière dont une image est comprise, ressentie et réinterprétée par le public réel. C’est précisément pour cela que la vigilance est nécessaire.
Notre démarche n’a jamais consisté à demander une censure ou une sanction pénale. Nous avons demandé une reconnaissance de responsabilité et des excuses. Parce que, dans une démocratie, la liberté s’accompagne d’une exigence de conscience historique.
La décision du Raad marque un point d’amélioration sur le terrain de l’exactitude factuelle. Nous le reconnaissons. Mais elle laisse entière la question essentielle : comment appréhender, aujourd’hui, les formes codées de l’antisémitisme visuel ?
Le débat ne s’arrête pas avec cette décision. Il doit se poursuivre, dans la lucidité et sans caricature des positions de part et d’autre. Nous continuerons à rappeler qu’aucune communauté ne peut être transformée en variable d’ajustement symbolique d’un conflit international. Les Juifs de Belgique ne
sont pas responsables de la guerre au Moyen-Orient. Ils sont des citoyennes et des citoyens à part entière, qui ont droit à la même protection de leur dignité que tout autre groupe.
Reconnaître une erreur factuelle est un pas.
Reconnaître la portée historique des images en serait un autre.
Nous restons convaincus que la vigilance démocratique reste essentielle.
Créé en mars 2024 suite aux massacres du 7 octobre et à leurs répercussions en Europe, l’Institut Jonathas est un centre d’études et d’action contre l’antisémitisme et contre tout ce qui le favorise en Belgique.

