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LES SINGULIERS RAPPORTS ENTRE UN HUMORISTE GANTOIS ET UNE PARTIE DE CHASSE AUSTRALIENNE 

DANIEL RODENSTEIN

(membre du comité d’honneur et chercheur associé de l’Institut Jonathas)
8 janvier 2026

Quel peut être le rapport entre ce qu’écrit un humoriste gantois et une chasse à l’homme sur une plage australienne après le 7 octobre 2023 ? En principe, aucun. Il ne peut y avoir aucun rapport entre un écrit de Monsieur Brusselmans publié à un bout du monde et une tuerie sur la plage de Bondi à Sydney, à l’autre bout du monde. En août 2024 Brusselmans a écrit dans une chronique qu’il avait envie d’enfoncer un couteau pointu dans la gorge de tout Juif qu’il rencontrerait. La revue Humo a publié cette chronique. En décembre 2025 des Australiens juifs de Sydney célèbrent la fête des lumières sur la plage de Bondi. Un père et son fils se postent sur un pont en surplomb de la fête, visent et tirent tranquillement pendant 10 minutes sur les gens rassemblés comme sur des gibiers. Comme à la foire, dans le stand de tir, l’un d’eux se déplace, cherchant un meilleur angle de tir. Avant d’être maîtrisés, ils réussissent à abattre 15 personnes et à blesser une quarantaine d’autres. Un couple et deux hommes participant à la fête essayent de désarmer les tireurs. Le couple est abattu, les deux autres sont blessés, l’un gravement est toujours dans le coma.

Le rapport, le trait d’union entre ces deux événements survenus à 17.000 km et à 17 mois de distance est un mot de quatre lettres : Juif. La parole de l’humoriste voulait tuer tous ceux qu’il croiserait. Les gestes du père et du fils l’ont fait, et même si beaucoup leur ont échappé, on ne peut nier la réussite de leur action. De la parole à l’action, là est le rapport, le lien étroit entre Brusselmans, la revue Humo en Belgique, et Sajid et Naveed Akram, les tireurs en Australie.

Il est improbable que les Akram aient eu connaissance de la chronique de Brusselmans. Mais ce n’est pas impossible. Car cette parole publiée dans Humo a voyagé plus loin que les rues de Gent. Non pas que les textes de l’humoriste méritent une diffusion internationale. Mais parce que la Justice belge a considéré qu’il n’y avait rien de répréhensible à annoncer l’envie de tuer tous les Juif s rencontrés par quelqu’un. Lors des procès intentés contre Brusselmans le Procureur n’a pas trouvé de motif à poursuivre et a demandé un non-lieu. Ce non-lieu requis par le Procureur gantois a eu droit, lui, à une publicité internationale bien plus large que le propos de l’humoriste.

Mais il n’est pas nécessaire que les uns aient eu connaissance des propos de l’autre pour conclure que les deux faits ne sont pas liés. Car les envies de tuer des Juifs propagées par Brusselmans faisaient partie des envies similaires chantées et criées avant et après lui, lors des très nombreuses manifestations de long en large du vaste monde. Envie de tuer des Juifs, invitations à tuer les Juifs. Certains utilisent le mot en toute liberté : tous les Juifs au gaz. D’autres ont encore besoin de se cacher derrière Israël : du fleuve à la mer, globaliser l’intifada. Tous appellent à liquider les Juifs où qu’ils se trouvent. Ce sont des paroles. On pourrait dire que ce ne sont que paroles. Et les paroles ne blessent ni ne tuent, sauf métaphoriquement. C’est l’avis de la Justice belge. Tant qu’il n’y a pas de morts, la liberté de s’exprimer doit primer. En Australie c’était pareil. Sauf que… Sauf que depuis quelques jours dans l’Etat de Nouvelle Galles du Sud, dont Sydney est la capitale, ainsi que dans le Grand Londres et à Manchester en Angleterre on propose de rendre certains slogans, tels que « globaliser l’intifada » ou « du fleuve à la mer » passibles de sanctions en tant que messages dangereux de haine. Car le contexte a changé, disent les autorités.

C’est que parfois les paroles, si elles ne tuent point, encouragent à tuer, et que certaines personnes prennent ces mots au pied de la lettre. De fait, il y a rarement de tueries à l’aveugle, sans idée derrière. Idée qui s’exprime en mots, en phrases, en slogans. Ceux qui prennent des armes et tuent ne se sont pas nécessairement concertés avec ceux qui ont poussé à tuer. La connexion est virtuelle. Je lis, je relis, j’entends, j’entends à nouveau, ces mots me convainquent, j’agis. Les mots de Brusselmans sont l’expression d’une pensée libre, protégée par la liberté d’expression. Les mots peuvent, pourtant, avoir des suites dans la vie réelle. Avec ces mots quelqu’un peut se sentir le droit de prendre une arme et d’aller tuer des Juifs. Cela est déjà arrivé. L’humoriste gantois n’est qu’un parmi des légions qui disent en avoir envie. Si demain on tuait quelques Juifs en Belgique le contexte pourrait évoluer ici aussi et un autre Procureur pourrait trouver qu’il y aurait matière à poursuivre. Les autorités pourraient découvrir qu’il y a des risques à laisser librement s’exprimer des envies de tuer des Juifs. 

Le fait est qu’en Belgique on a déjà tué ou blessé des Juifs parce que juifs et pas seulement lors de la dernière guerre mondiale.  On a tué ou blessé des enfants, des adolescents, des adultes, des vieillards, mais la mémoire est courte. A Zaventem en 1971 ; à Anvers en 1980 ; à Anvers en 1981 ; à Bruxelles en 1982 ; à Bruxelles en 1989 ; à Bruxelles en 2014. Depuis lors, il régnait une accalmie. Dès le 7 octobre 2023 les incitations à tuer des Juifs, comme en Australie et partout ailleurs, se sont popularisées. En Belgique aussi. L’humoriste gantois a fait sa part. La Justice belge n’a pas trouvé à redire. Y aura-t-il à nouveau des morts juifs ici chez nous, dans la paisible Belgique ? Si clamer avoir envie de tuer des Juifs est considéré comme normal, comme étant dans la norme, comme n’étant pas hors norme, pourquoi ne pas prolonger et rendre concret ce qui est autorisé en paroles ? Il suffit de l’état d’esprit approprié, de la tournure de pensée adéquate.

L’équilibre à trouver entre liberté d’expression et expression punissable est délicat, changeant et dépendant du contexte et des avis variables de ceux appelés à le fixer. Sans morts, le fil de la balance tend vers la liberté. Avec des morts la parole, innocente jusque-là, peut devenir, rétrospectivement, dangereuse jusqu’à l’horreur. Bien sûr, il y a l’état du monde. Un incendie en Suisse, le bombardement du Venezuela, la guerre au Yémen, les millions de victimes au Soudan ou au Congo. Les quelque 30.000 Juifs belges pèsent bien peu à côté du reste. Mais ils charrient une histoire qui ne concerne pas que les Juifs. « Quand vous entendez dire du mal des Juifs, dressez l’oreille, on parle de vous » disait son professeur de philosophie d’origine antillaise à Franz Fanon, le chantre de la négritude (1).

Créé en mars 2024 suite aux massacres du 7 octobre et à leurs répercussions en Europe, l’Institut Jonathas est un centre d’études et d’action contre l’antisémitisme et contre tout ce qui le favorise en Belgique.

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