Le 7 octobre, la Belgique et moi #47

L’étoile jaune du roi Christian

NATHALIE BOUCQUEY-NORGAARD

23 mars 2026

La légende de l’étoile jaune du roi Christian me vient à l’esprit lorsque je me souviens du jour où je pris conscience de l’ampleur de l’hostilité envers Israël peu après le 7 octobre 2023.  Cette légende, célèbre au Danemark, raconte que le roi Christian X aurait porté l’étoile jaune afin d’exhorter tous ses concitoyens à faire de même et d’empêcher les nazis d’identifier les juifs dans le pays. La réalité historique à l’origine de cette légende est le soutien apporté aux juifs par la monarchie et le peuple danois pendant l’occupation allemande. Le roi avait alors annoncé qu’il serait le premier citoyen du royaume à porter l’étoile jaune si elle était imposée au Danemark.  

Dès le soir du 7 octobre, l’hostilité envers Israël avait commencé à se manifester auprès des complotistes d’extrême droite, des extrémistes de gauche et des suppôts de l’islamisme, qui avaient applaudi les massacres commis par le Hamas. Je fus sidérée de constater qu’un sentiment similaire avait ensuite gagné les défenseurs de la cause écologique qui m’est chère, les fédérations syndicales et les ONG que je côtoie régulièrement dans ma profession, et plusieurs de mes anciens collègues et amis à l’université.

Ce jour du 28 novembre 2023, de retour du congrès de l’ACV-CSC organisé à Anvers sur le thème de la transition juste, au cours duquel j’avais participé à un panel sur le financement de la transition climatique, je retrouvai dans de train l’un de mes anciens collègues, qui avait également assisté au congrès. Alors que nous conversions à propos du conflit israélo-palestinien, je lui fis part de mon étonnement face à la condamnation unilatérale d’Israël émanant déjà très clairement des jeunes en Belgique. Quelle ne fut pas ma surprise de l’entendre me répondre qu’Israël ne respectait pas le droit international, que la Bande de Gaza était une prison à ciel ouvert, qu’il fallait comprendre que c’étaient bien les Israéliens qui étaient responsables du massacre du 7 octobre, et que les jeunes avaient donc raison de soutenir le camp palestinien.

L’inversion accusatoire caractérisée de ces propos me surprit d’autant plus qu’elle émanait d’un collègue dont j’avais jusqu’alors partagé les vues sur différents sujets. Sous l’effet de la surprise ou pressentant l’inutilité de toute argumentation, j’ai coupé net la conversation par cette affirmation : « je suis sioniste ! ».

Nous ne nous sommes évidemment pas quittés en très bons termes.

Dans son ouvrage intitulé Comment ça va pas ? Conversations après le 7 octobre, publié début 2024, Delphine Horvilleur raconte comment le 7 octobre a « convoqué » ses grands-parents dans ses pensées, et avec eux, comme chez de nombreux juifs, la conscience d’une menace revenue.  

Depuis le 7 octobre, la progression importante des actes antisémites et des discours condamnant Israël tenus par de très nombreux responsables politiques, par des intellectuels et des artistes, aggrave encore le sentiment d’insécurité qu’éprouvent les personnes de confession juive en Belgique comme dans les autres pays européens. J’y vois l’expression d’une hostilité sans commune mesure avec les critiques qu’il semblerait que l’on puisse légitimement adresser au gouvernement israélien actuel, pour son soutien aux colons en Cisjordanie, pour la façon dont certaines opérations de guerre ont été menées, pour celle dont les prisonniers palestiniens ont été traités, etc. 

Derrière la plupart de ces discours réapparaît clairement la contestation de l’existence de l’Etat d’Israël, qui s’était manifestée dès le lendemain de sa création en 1948, et dont la République Islamique d’Iran et ses proxies, tels que le Hamas et le Hezbollah, sont les protagonistes actuels, notamment avec le projet d’éradiquer « l’entité sioniste » « du fleuve à la mer ». Une version plus « soft » réduit la création d’Israël à une initiative coloniale qu’il conviendrait de mettre en question aujourd’hui. Cette version s’accompagne d’un discours moralisateur et instrumentalise fréquemment le droit international, comme nous le voyons par exemple dans le fait de décréter qu’il y a eu un génocide à Gaza. Elle peut aller jusqu’à imputer à Israël la responsabilité des dérives du capitalisme, telles que la destruction de l’environnement, les crimes de Jeffrey Epstein, le piratage de nos cartes bancaires, etc, etc.

Soyons clairs : il ne s’agit pas de critiquer ni même de condamner Israël pour ses responsabilités sur la base de conventions internationales, mais bien de le rayer de la carte. Je n’ai connaissance d’aucun autre État, membre de l’ONU, dont l’existence a été mise en cause, ou dont les ressortissants sont persécutés à l’échelle mondiale, du fait de ses exactions. Nous ne revendiquons pas la disparition de la Corée du Nord. Les Russes ne sont pas spécifiquement visés par des attaques dans nos pays, même si nous condamnons presque unanimement l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

Depuis cette conversation dans le train du 28 novembre 2023, je me suis bien entendu attiré d’autres ennemis. Aujourd’hui, j’en comprends enfin la raison. Il paraît, en effet, que les sionistes, les fascistes et les racistes représentent un même ennemi à combattre dans la lutte contre les violences faites aux femmes et minorités de genre.

Il paraît aussi qu’Israël est responsable de la crise climatique. Comme l’a bien repéré la sociologueSylvaine Bulle, certains intellectuels influents, tels que le climatologue Andreas Malm, estiment que la sauvegarde de la vie sur terre implique fondamentalement la lutte contre les sionistes et l’affirment explicitement. S’il suffit d’un minimum d’esprit critique pour discréditer de telles fantaisies, cela ne va pas nécessairement de soi lorsqu’elles sont véhiculées plus insidieusement, à la manière de publicités qui agissent sur notre inconscient. Par exemple, la bande-annonce du documentaire The Cost of Growth, sorti en salles le 12 février 2026, expose une série de désastres causés par le réchauffement climatique. Le visionnement au ralenti de cette bande-annonce qui ne dure pas plus de 80 secondes révèle plusieurs dizaines d’images en lien avec la cause palestinienne (manifestations, interlocuteurs portant des keffiehs, drapeaux, etc.). La rapidité avec laquelle ces images défilent fait que nous en ressortons avec une sorte d’impression vague qui ne nous mène pas à nous interroger sur ce que nous avons vu. Mais le message subliminal est clair : la lutte contre le changement climatique passe par la lutte des Palestiniens contre Israël, parce que c’est Israël qui en est responsable.

J’ai pris position pour dénoncer publiquement l’antisionisme à plusieurs niveaux, y compris dans le milieu académique, et bien entendu sur Facebook. J’ai reçu un nombre incalculable d’insultes, même de la part de personnes que je considérais comme des amies, et d’éminents professeurs de droit international. Fort heureusement, j’ai reçu quelques marques de soutien. Je regrette juste que ces marques de soutien ne m’aient été manifestées, le plus souvent, que sous le sceau de la confidentialité. Il n’y a guère de personnes qui sont prêtes à porter l’étoile jaune !