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Le 7 octobre, la Belgique et moi #46

Le 7 octobre, tombeau du débat. Tombeau des amitiés ?

WILLY WOLSZTAJN

16 mars 2026

Je vis depuis plus de 35 ans dans un ensemble d’immeubles, jadis siège de l’Armée du Salut, dans les Marolles au centre de Bruxelles. Les habitants y partagent leurs appartements privés avec divers services associatifs. Je réside juste au-dessus d’une maison des jeunes de quartier, au public métissé à l’image de la population bruxelloise, tout comme le sont les travailleurs sociaux. A front de rue nous possédons une boîte aux lettres collective. Ce sont les travailleurs qui relèvent le courrier et le distribuent dans des pochettes à nos noms disposées dans les communs.

Au vu de tous j’y reçois le magazine Regards du Centre Communautaire Laïque Juif David Susskind, orné de son logo en Magen David et aux couvertures fréquemment illustrées de photos avec des drapeaux israéliens. Ces deux dernières années, les titres relatifs à la guerre à Gaza ont foisonné. Figure aussi sur la publication une étiquette qui affiche mon nom imprononçable. Le tout indique un lien évident avec le judaïsme. Plus explicite pour les profanes qu’une mezuzah, qu’un jour un ami non juif a confondu avec un bouton de sonnette. En deux ans de guerre et d’hystérie dans nos rues depuis ce funeste 7 octobre, personne ne m’a jamais interpellé ni posé de question. Pas un graffiti rageur ou insultant sur Regards. Les membres du personnel croisés dans les couloirs ou ceux qui fument leur clope dans la cour me saluent courtoisement. Aucune réaction. Rien de spécial. Et c’est très bien ainsi.

Tout baignerait-il donc toujours ? Certes non. Je ne suis pas près d’oublier cette soirée, voici plus de 15 ans, chez un vieux militant pacifiste toujours d’attaque, ex communiste devenu socialiste, partisan de la cause palestinienne qui avait voyagé dans les territoires occupés et connu la Seconde Guerre mondiale en sa jeunesse. Dans un échange tendu il m’a asséné « le Juif Wolsztajn ne m’empêchera pas de comparer l’occupation israélienne avec l’occupation allemande ! » Et de répéter par deux fois « Juif Wolsztajn » pour s’assurer d’être bien compris. Comme je répliquais « oui, mais la Shoah… » : « Vous revenez toujours avec votre Shoah, » et d’ajouter : « D’ailleurs, vous n’êtes pas un peuple, mais une religion. » 

Je me rappelle aussi cette rencontre fortuite vers la même époque, à la station de métro Saint-Guidon à Anderlecht, avec une militante catho de gauche de ma connaissance. Notre conversation aborde le sujet qui fâche. Elle me parle du génocide des Palestiniens. Je lui réponds que, si leur situation n’est pas brillante et que je trouve la politique palestinienne d’Israël inacceptable, elle n’a rien de génocidaire. D’où elle me rétorque sur un ton gnangnan : « Oui mais, pour moi, c’est un génocide. »

Comme quoi les thèmes puants n’ont pas attendu le 7 octobre pour s’exprimer. Les accusations de génocide non plus. Est-ce à dire que le 7 octobre serait resté sans conséquence ? Le 7 octobre a libéré une parole décomplexée. Des amis non juifs vous balancent avec aplomb des affirmations d’une rare indigence intellectuelle, pour rester poli. Le 7 octobre opère comme un test psychologique, une sorte de révélateur de non-dits jusque-là retenus dans le tréfonds des âmes.

L’un, ami depuis soixante ans, après m’avoir annoncé dans un e-mail « Salut Willy, je sais que cela ne va pas te faire plaisir, » ajoute être « largement convaincu, une fois de plus, du grand malheur qui frappe le judaïsme ; c’est-à-dire le sionisme et son idéologie dévastatrice. » C’est bizarre. Outre qu’il est très sympa d’adresser à un vieil ami un message dont on sait qu’il ne lui fera pas plaisir, je croyais acquis en la conscience de tous que le grand malheur qui avait frappé le judaïsme, c’est la Shoah. Emportés par leur haine du sionisme et d’Israël, d’aucuns l’ont, semble-t-il, oublié.

Un autre ami, cultivé, lecteur boulimique de littérature et d’essais, libéral dans l’âme, admirateur de Raymond Aron, débatteur impénitent, doté d’un sens de l’humour corrosif, est en plus quelqu’un de gentil et généreux. Il s’est engagé avec passion pour les Tutsis du Rwanda victimes du génocide. Il fut l’un des non Juifs à participer à la marche contre l’antisémitisme organisée à Bruxelles le 10 décembre 2023. Jusque-là indifférent au conflit judéo-arabe, les suites du 7 octobre ont induit chez lui un tropisme propalestinien. Il m’a entre autres envoyé le texte de son cru que voici : « Ben Gourion a pleinement assimilé l’idée du peuple « choisi », du peuple « élu », du peuple « lumière des nations ». Ce narcissisme arrogant, cet autisme volontaire, empêche Ben Gourion et avec lui une majorité des sionistes de reconnaître qu’ils sont entrés dans la banalité du mal des Nations, c’est-à-dire la guerre de conquête au détriment d’un autre peuple. » Son entêtement à me saouler avec ce genre d’âneries m’a conduit, quoique avec regret, à prendre mes distances.

Quant à ce couple, amis de plusieurs décennies, nous nous retrouvions tous les trois chez eux en pleine cambrousse, trois-quatre week-ends par an, pour refaire le monde. En 2016, une rude controverse nous opposa sur le pamphlet de l’égérie des Indigènes de la République Houria Bouteldja Les Blancs, les Juifs et nous. Bien qu’athées de tendance libertaire, mes amis trouvaient des vertus à cet infâme opuscule glorifiant, au nom des colonisés et dominés, la lutte des races sous les auspices d’Allah (« De sa foi, l’indigène tire sa puissance. (…) Aux mirages d’une civilisation qui a enfanté l’homme nucléaire (…) il répond : ‘Allahou akhbar !’ » Pages 131-132). Cela ne nous empêcha pas de poursuivre nos colloques, souvent agités. Ce sont ceux qui pensent autrement qui me font penser. Après le samedi du massacre, n’ayant plus de nouvelles de mes amis, je les ai relancés. Mon invitation à nous revoir resta lettre morte. 

Créé en mars 2024 suite aux massacres du 7 octobre et à leurs répercussions en Europe, l’Institut Jonathas est un centre d’études et d’action contre l’antisémitisme et contre tout ce qui le favorise en Belgique.

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