Le 7 octobre, la Belgique et moi #42

Le révélateur d’un nouvel antisémitisme

ERIC MURAILLE

02 février 2026

L’attaque terroriste du 7 octobre 2023 contre Israël a mis en évidence l’adhésion dans les milieux académiques, médiatiques et politiques, à une grille d’analyse postcoloniale d’inspiration néomarxiste. Bien que cette attaque se distingue par sa barbarie et la mise en scène délibérée de la cruauté, elle a paradoxalement consolidé au sein d’une partie des élites occidentales l’idée que l’adhésion à la cause palestinienne serait désormais un marqueur identitaire incontournable de ceux qui se revendiquent « progressistes », défenseurs du droit international et des droits humains. En Belgique en 2025, il n’est pas exagéré d’affirmer que quiconque refuse de qualifier Israël d’État colonial et génocidaire, ou s’abstient de soutenir ouvertement la lutte palestinienne, s’expose au risque d’être étiqueté comme réactionnaire, voire d’extrême droite ou fasciste. Ce glissement idéologique contribue à légitimer, sous couvert d’antisionisme et de solidarité avec les opprimés, un nouvel antisémitisme désormais pleinement assumé dans certains milieux.

Pour saisir en quoi l’attaque du 7 octobre 2023 en Israël et son traitement académique, politique et médiatique marquent une rupture avec les précédents attentats islamistes, une brève comparaison s’impose. Le 11 septembre 2001 à New York fit 2977 morts et plus de 6000 blessés. L’attentat de Madrid, en 2004, fit 191 morts et plus de 1 800 blessés. Londres, en 2005, 52 morts et plus de 800 blessés. Paris, en 2015, 137 morts et 416 blessés. Nice, en 2016, 86 morts et 458 blessés. Bruxelles, la même année, 32 morts et 340 blessés. Berlin, enfin, 12 morts et 56 blessés. Toutes ces attaques, revendiquées par Al-Qaïda ou par l’État islamique (Daech), ont sans exception suscité en Occident une indignation unanime et la condamnation claire de leurs auteurs.

L’attaque du 7 octobre représente, à de nombreux niveaux, une rupture. Par son nombre de victimes : ≈ 1189 morts et environ 2000 blessés dont 630 furent hospitalisés [1], un bilan qui n’est dépassé que par celui du 11 septembre. Par le nombre de terroristes impliqués : on estime que près de 5 600 combattants y ont participé. Par sa barbarie : le rapport de Pramila Patten, la représentante spéciale de l’ONU pour la violence sexuelle en conflit, déclare avoir « trouvé des informations claires et convaincantes selon lesquelles des violences sexuelles, y compris le viol, la torture sexuelle, des traitements cruels, inhumains et dégradants ont été commises contre des otages ». Un rapport de l’Association of Rape Crisis Centers in Israel (ACRCI) révèle des preuves de viols et d’abus « systématiques » lors de l’attaque du 7 octobre. Par sa stratégie médiatique unique : diffuser volontairement en direct des horreurs sur les réseaux sociaux. Les assaillants ont utilisé les comptes de médias sociaux de leurs victimes pour répandre la terreur parmi leurs familles et amis au fur et à mesure que les meurtres et les enlèvements se déroulaient. Des scènes de joie ont également été filmées à Gaza face à des cadavres d’Israéliens exhibés comme des trophées. Et enfin par sa durée : le Hamas a enlevé près de 250 personnes. Une vingtaine ont été emprisonnées dans des tunnels, affamées et exhibées en vidéo pendant près de deux ans. 

Alors que cette tragédie, totalement hors norme, aurait dû susciter une condamnation unanime, nous avons assisté au refus de nombreux universitaires et responsables politiques occidentaux de la qualifier autrement que comme un « acte de résistance » du peuple palestinien.

J’ai été frappé de voir l’un de mes collègues, le professeur de droit international à l’ULB François Dubuisson, expliquer le soir même du 7 octobre, lors d’une interview sur le plateau de la chaîne publique RTBF, qu’il fallait « prendre en considération le contexte » de l’attaque avant de la qualifier de terroriste, comme l’avait fait le Premier ministre Alexander De Croo. Selon Dubuisson, le blocus militaire imposé par Israël à Gaza et l’occupation des territoires en Cisjordanie auraient conduit le Hamas à vouloir  « rompre les lignes, bouleverser la situation ». Durant son intervention, le professeur n’emploiera jamais le terme de « terroriste  » pour désigner ni le Hamas ni l’attaque du 7 octobre.

Dubuisson est loin d’être le seul académique à avoir réagi de cette manière. Koenraad Bogaert, professeur au département Conflict & Development de l’Université de Gand et enseignant en histoire coloniale, a publié le 7 octobre sur X un message glorifiant la lutte palestinienne et appelant à la fin de l’occupation. Une lettre ouverte du département Conflict & Development, mise en ligne le 10 octobre sur le site de l’UGent et intitulée « Statement in solidarity with the Palestinian people », signée par des centaines d’académiques et d’étudiants, dont Bogaert, se distinguait par le refus de condamner le terrorisme du Hamas et glorifiait les Palestiniens pour leur « persévérance » et leur « résistance farouche contre le racisme et le colonialisme de peuplement », jugée « inspirante » .

Même attitude de la part de plusieurs responsables politiques belges. Raoul Hedebouw, président du Parti des Travailleurs de Belgique (PTB), s’est lui aussi refusé à utiliser le mot « terroriste  » et a déclaré le 8 octobre que « l’apartheid et l’occupation israéliens, les injustices et les violences quotidiennes commises en toute impunité sont la source du problème ». Si le Parti Socialiste (PS) a officiellement condamné l’attaque sur les réseaux sociaux, aucun de ses dirigeants n’a pris la peine de s’exprimer personnellement. Mais le 8 août 2025, Elio Di Rupo, qui fut président du Parti socialiste de 1999 à 2019, a donné sur X sa version du 7 octobre. Il a affirmé à propos du Premier ministre Benjamin Netanyahou « Avec l’un des services de renseignement les plus performants au monde, il ne pouvait pas ignorer les plans du Hamas. Il a laissé faire. ». Cette déclaration n’a suscité aucune réaction des médias ! Peut-on imaginer qu’après le 11 septembre, un membre de premier plan de la classe politique belge aurait pu publiquement déclarer que le président Georges Bush avait laissé commettre un attentat sur le sol américain pour justifier sa politique au Moyen-Orient ?

Ainsi, face à l’une des pires attaques terroristes du XXIᵉ siècle, certains intellectuels et responsables politiques belges ont choisi de minimiser ou de relativiser la barbarie du Hamas, allant parfois jusqu’à prendre publiquement son parti. Comment expliquer ce traitement sélectif d’Israël ?

L’antisémitisme européen traditionnel prend sa source dans l’antijudaïsme chrétien, qui présente les juifs comme des déicides. Dans le racisme pseudo-scientifique d’auteurs comme Arthur de Gobineau (Essai sur l’inégalité des races humaines, 1853) et Houston Stewart Chamberlain (La Genèse du XIXe siècle, 1899) qui faisaient des juifs une race corruptrice de la civilisation européenne. Dans les divers mouvements nationalistes qui voyaient dans le cosmopolitisme des juifs une absence de loyauté nationale. Et enfin, dans la représentation populaire du juif en banquier international incarnant le capitalisme prédateur (Rothschild) ou en bolchevique (Marx). Mais l’élimination des régimes fascistes et nazi, le drame de la Shoah et la chute de l’Union soviétique ont contribué à refouler cet antisémitisme traditionnel en occident.

Il faut chercher ailleurs la raison de la transformation du 7 octobre en un acte de résistance au colonialisme d’Israël. Cette vision a principalement émergé sur les campus américains puis européens. Ce n’est pas un hasard car elle trouve sa source dans les études postcoloniales qui servent de grille d’analyse, et souvent de boussole morale, aux sciences humaines.

Les études postcoloniales sont un champ de recherche relativement récent. Elles sont apparues dans les années 1980 aux États-Unis, et ont ensuite disséminé en Europe. Elles s’inspirent des concepts d’hégémonie culturelle et de subalterne développés par le philosophe marxiste italien Antonio Francesco Gramsci dans ses Cahiers de prison (1929-1935). L’hégémonie culturelle est la domination d’une société par la classe dirigeante qui manipule la culture de cette société – les croyances et les explications, les perceptions, les valeurs et les mœurs – de sorte que la vision du monde de la classe dirigeante devient la norme culturelle acceptée par la société dans son ensemble. Le terme « subalterne » désigne et identifie les populations colonisées qui sont socialement, politiquement et géographiquement exclues de la hiérarchie du pouvoir.

À partir des années 1960-70, des intellectuels du Sud Global ont réinterprété les concepts de Gramsci dans un cadre postcolonial. Dans Les Damnés de la Terre (1961), le psychiatre marxiste français Frantz Fanon affirme que la colonisation repose sur une violence structurelle permanente. Il voit par exemple dans la culture coloniale un instrument de domination psychologique et symbolique. Fanon affirme que ce que l’Occident présente comme  « universel » (valeurs, culture, raison, science) est en réalité une manière d’ériger les normes européennes en norme universelle. Ainsi, l’universalisme occidental cacherait une entreprise de colonisation de la pensée. D’après Fanon, la décolonisation doit nécessairement prendre la forme d’une lutte armée, dont la violence constituerait une catharsis à l’aliénation des colonisés. Il voit les peuples colonisés par l’Occident comme le nouveau sujet révolutionnaire, remplaçant un prolétariat occidental désormais trop intégré au système capitaliste.

La pensée de Fanon rejoint celle d’Herbert Marcuse, philosophe marxiste de l’École de Francfort, rendu célèbre par les soulèvements étudiants de 1968 et inspirateur de la « nouvelle gauche » anticoloniale, anti-impérialiste, opposée au patriarcat et à tout autoritarisme. Dans An Essay on Liberation (1969), Marcuse théorise l’idée que la contestation radicale du capitalisme doit venir des marges, c’est-à-dire des étudiants, des minorités raciales, et des peuples colonisés. Marcuse développera également le principe de « tolérance libératrice » (A Critique of Pure Tolerance, 1965). Il part du constat que dans les sociétés occidentales, la tolérance, valeur centrale du libéralisme, ne sert qu’à la reproduction du système dominant et devient elle-même un instrument d’oppression. Il propose donc d’adopter une intolérance envers les idées et les mouvements jugés oppressifs, réactionnaires ou fascistes.

La philosophe américaine Angela Davis, militante marxiste et féministe noire, a été l’élève de Marcuse. Elle a radicalisé sa pensée et interconnecté luttes antiracistes, féministes et anticoloniales. Dans If They Come in the Morning (1971), elle écrit que criminaliser les mouvements révolutionnaires comme de la « violence » revient à ignorer la violence coloniale et raciste qui les a engendrés. Dès les années 1970, elle exprime sa solidarité avec l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) et sa lutte contre Israël. Elle y voit une lutte anticoloniale comparable à celle menée contre l’apartheid en Afrique du Sud et soutient le mouvement palestinien Boycott, Désinvestissement, Sanctions (BDS) visant à isoler militairement, économiquement et culturellement Israël.

Il y aurait beaucoup à dire concernant les études postcoloniales inspirées des concepts de Gramsci, Fanon, Marcuse, Davis et de ceux qui les ont suivis. Ces études se caractérisent souvent par leur dépendance à des textes philosophiques ou littéraires plutôt qu’à des enquêtes sociologiques ou historiques systématiques. Ce qui rend ce champ de recherche fondamentalement interprétatif et peu démonstratif au sens empirique classique. On y observe une forte tendance à l’autoréférentialité et surtout à la généralisation à partir de cas isolés. De nombreuses études postcoloniales visent à confirmer le cadre théorique postcolonial plutôt qu’à tenter de le réfuter, ce qui est contraire à la démarche poppérienne. Cette déconnexion de la réalité fait des études postcoloniales une forme de discours normatif, empreint de moralisme, plus qu’une science. 

Dans la grille d’analyse postcoloniale, l’État d’Israël, créé par les colonisateurs anglais et peuplé de juifs européens, est nécessairement une « entité coloniale », ce qui fait des populations arabes de Palestine des « subalternes », des victimes de l’impérialisme occidental. Qu’importe que les juifs aient toujours été présents en Palestine, qu’ils soient minoritaires au Moyen-Orient et y aient été persécutés et chassés. Leurs liens avec l’Amérique impérialiste les condamnent au statut de colonisateurs en Palestine. C’est ainsi que le Hamas devient un mouvement de résistance à l’oppression et que les pires atrocités du 7 octobre doivent être interprétées comme une forme de catharsis permettant la libération des Palestiniens du joug colonial.

Pourtant, le Hamas est très différent du FPLP. Ce dernier était un mouvement marxiste laïque financé par l’ex-URSS. Il ambitionnait la création d’une démocratie laïque et luttait contre le sionisme. Le Hamas est une aile des frères musulmans, financée par l’Iran. Ses motivations sont essentiellement religieuses : imposer l’hégémonie de l’islam au Moyen-Orient et en éradiquer les juifs. Le Hamas a fait de l’extermination des juifs une obligation religieuse pour les musulmans. Une solution à deux états ou un état démocratique laïque et tolérant ne fait pas partie de ses objectifs. Il mène donc une véritable guerre de religion.

La grille d’analyse postcoloniale, qui s’est progressivement imposée en sciences humaines, explique que de nombreux académiques, médias, et politiciens de gauche prennent aujourd’hui publiquement la défense du Hamas malgré son islamisme radical, réactionnaire et antisémite, qui est bien peu compatible avec les libertés individuelles d’une société libérale multiculturelle. Car, dans la ligne de Fanon, toute critique des croyances des subalternes apparait automatiquement comme une tentative d’imposer les normes universelles européennes et de coloniser la pensée. La grille postcoloniale offre donc un « totem d’immunité » aux idéologies les plus obscurantistes et aux actes les plus barbares si ceux-ci sont le fait de populations étiquetées comme victimes du colonialisme.

Bien qu’elle s’en défende, la pensée postcoloniale tend à essentialiser chaque ethnie et crée de facto une hiérarchisation des victimes. Cette hiérarchisation explique la cécité des progressistes de gauche à l’égard des violations du droit international et des drames humanitaires n’impliquant pas Israël. Qui s’offusque aujourd’hui du fait que la Turquie occupe illégalement depuis 1974 le nord de Chypre ? L’ONU a pourtant déclaré illégale la proclamation de la « République turque de Chypre du Nord ». Qui conteste le contrôle de la majeure partie du Sahara occidental par le Maroc en 1975 ? La Cour internationale de Justice a pourtant déclaré le droit à l’autodétermination du peuple sahraoui. Et qui s’intéresse à l’occupation par la Turquie depuis 2016 de vastes zones frontalières de la Syrie ? Les 90-100 millions de personnes qui sont actuellement en situation humanitaire problématique dans des pays comme le Congo, le Soudan, le Yémen, la Birmanie intéressent beaucoup moins les progressistes de gauche que les 2 millions de Gazaouis.

Ainsi, les violations du droit international et des droits humains, si elles n’impliquent aucun « colonisateurs », ne présentent guère d’intérêt aux yeux des progressistes de la nouvelle gauche. Sans doute parce qu’une intervention dans des conflits n’impliquant que des « subalternes » pourrait être interprétée comme paternaliste, voire comme étant de nature coloniale.

La grille d’analyse postcoloniale distord profondément la réalité. Elle nous rend aveugle au drame de l’Ukraine qui se passe pourtant aux portes de l’Europe. Depuis l’invasion Russe de 2022, ce conflit a pourtant déjà causé la mort de plus de 70 000 soldats et de près de 15 000 civils Ukrainiens. Cette même grille nous aveugle également face à la sanglante répression de la révolution populaire iranienne de janvier 2026, qui a fait plusieurs milliers de morts. Nombre d’intellectuels, si prompts à défendre la cause palestinienne, semblent soudainement aux abonnés absents lorsqu’il s’agit de dénoncer la violence du régime des mollahs contre son propre peuple. Il leur est manifestement trop difficile de critiquer ce qu’ils perçoivent comme un pilier de la résistance à l’impérialisme américain et à l’entité sioniste. Où sont les grandes manifestations de soutien à l’Ukraine et à la révolution iranienne ? Comparées à celles en faveur de la Palestine, elles font peine à voir. De même, nombre de responsables politiques, disposés à lever des fonds pour la Palestine, refusent que l’Europe se réarme face à la menace russe ou qu’elle soutienne concrètement la révolution iranienne.

Pour conclure, je voudrais souligner que si la pensée postcoloniale alimente aujourd’hui un nouvel antisémitisme, elle inaugure aussi une forme de totalitarisme intellectuel extrêmement dangereux pour nos démocraties. La pensée postcoloniale est profondément postmoderne et moralisatrice. Elle fait peu de cas des discours critiques fondés sur des preuves qui caractérisent la pensée moderne héritée des Lumières. Elle préfère les discours servant la justice sociale, c’est-à-dire, dans une perspective postcoloniale, permettant la libération des populations opprimées. Ainsi, la vérité ne devrait plus dépendre de l’adéquation avec la réalité, elle devrait servir les pratiques de justice sociale et donc se conformer à une certaine vision du bien.

C’est cette nouvelle conception militante et morale de la vérité qui explique les déclarations de la rectrice de l’Université de Gand Petra De Sutter dans le journal De Morgen en septembre 2025 : « un prof qui affirme qu’il n’y a pas de génocide à Gaza devrait être appelé à rendre des comptes » et « si cette opinion devient un sujet de recherche et que l’on veut tenter de démontrer qu’il n’y a pas un génocide à Gaza. C’est une limite qui ne peut pas être franchie. ». Un bel exemple d’application de principe de « tolérance libératrice » de Marcuse.

Le nouvel antisémitisme est loin d’être le seul problème des universités auxquels notre société va devoir faire face. L’université forme les avocats, les juges, les politiciens et les journalistes de demain. Quel sera leur rapport à la vérité s’ils adoptent la grille d’analyse postcoloniale et les normes postmodernes ? Comment nos sociétés seront-elles gouvernées si nos élites ne font plus la part entre ce qui est et ce qu’ils estiment devoir être ? Une société gouvernée par des aveugles va droit dans le mur. Il serait grand temps d’en prendre conscience et de réagir.

[1] Sharon Goldman et al. October 7th Mass Casualty Attack in Israel: Injury Profiles of Hospitalized Casualties. Annals of Surgery Open 5(3):p e481, 2024

Créé en mars 2024 suite aux massacres du 7 octobre et à leurs répercussions en Europe, l’Institut Jonathas est un centre d’études et d’action contre l’antisémitisme et contre tout ce qui le favorise en Belgique.