Le 7 octobre, la Belgique et moi #43

Scène romanesque

ANNA HORSTMANN

09 février 2026

Le fils m’avait avertie quelques heures auparavant. Essoufflé, en chuchotant dans le combiné : “Anna, dépêche-toi. Il m’a donné sa localisation. Ça se passe à sept heures au grand port à conteneurs.”  Je me tiens donc à côté du fils à l’endroit et à l’heure communiqués. C’est le lever du soleil. Je m’en souviens parfaitement. 

L’automne se fait sentir dans l’air et il fait frais. C’est presque un peu agréable. 

Mais comme je viens de placer la scène au bord de la mer, on va dire qu’il y a une petite brise et que je suis bien contente d’avoir pris mon bonnet. 

Je regarde, sans pouvoir y croire, un énorme navire quitter le port pour une destination inconnue. Le père s’était embarqué. Il avait délibérément donné une heure trop tardive pour s’assurer qu’on ne pourrait pas le retenir, mais que tous les deux, nous serions bien là, que nous arriverions juste pour le voir partir. Et parti, il est. Je n’ai plus jamais entendu parler de lui. L’homme laisse derrière lui des enfants, des amis, une carrière mise au service des valeurs humanistes, carrière arrivée à son accomplissement, formellement parfaite et d’une folie totale. Et enfin, on l’aura compris, moi.

Le fils, lui, comprend instantanément qu’il n’y a plus rien à faire. Il me somme au calme en deux trois mots tendres mais fermes, au moment où moi, je m’imagine encore me jeter à la mer pour suivre bêtement le cours de cet engin comme si je pouvais de la sorte en arracher le passager pour lequel nous nous étions déplacés. 

Peu après, la réalisation de ce qui vient de se passer se pose sur moi également, tel le front de combustion descendant d’un cierge magique, allant jusqu’au point mort, sauf que ça se fait sans bruit. Tous les deux, nous nous tenons calmes désormais.  Le navire trace son chemin et le fils dit ces quelques mots qui me sont revenus après le 7 oct : “Mais la solitude ! Mais quelle solitude !”

Ce n’est qu’après le pogrom planifié (oxymore délibéré, hélas, quelle sinistre innovation !) et les scènes violentes, grotesques, obscènes qui ont suivi dans le monde entier ; ce n’est qu’après les époustouflantes trajectoires de résilience et d’humanité et l’invraisemblable dignité de celles et ceux ciblés en première ligne que j’ ai fini par comprendre combien l’homme, qui avait grandi dans l’Allemagne des années quarante, combien cet homme était juif.

Plus juif, tu meurs.

(Moins juif, tu crèves.)

Créé en mars 2024 suite aux massacres du 7 octobre et à leurs répercussions en Europe, l’Institut Jonathas est un centre d’études et d’action contre l’antisémitisme et contre tout ce qui le favorise en Belgique.