Le 7 octobre, la Belgique et moi #7
Un réveil très douloureux mais une réaction indispensable – plaidoyer contre l’inaction
Freddy Avni
18 mars 2025
Le 7 octobre 2023 devait être une journée festive : le matin, notre fils venait de nous annoncer ses fiançailles et le soir nous avions une fête d’anniversaire.
Concernant des événements marquants de l’Histoire, il est coutume de demander aux interlocuteurs « où étiez-vous quand » … quand Kennedy a été assassiné ? Quand l’homme a marché sur la lune ? Lors des attentats du 11 septembre 2001 ?…… UNE réponse immédiate fuse.
Le 7 octobre 2023, je sais précisément où je me trouvais ; nous participions ma femme et moi à une fête d’anniversaire d’un couple d’amis qui fêtait conjointement leur 60e printemps. En arrivant à la fête, nous savions déjà qu’il s’était passé quelque chose de grave autour de Gaza mais sans en connaître l’amplitude. Les nouvelles parvenant au fur et à mesure via WhatsApp étaient affolantes et très vite, nous nous sommes sentis extrêmement mal à l’aise ; participer à un événement festif comme s’il ne s’était rien passé, me semblait incongru au vu des circonstances. Nous avons rapidement quitté la soirée.
Les jours suivants, l’immensité de la catastrophe est apparue dans sa terrible horreur. Incompréhensible, inenvisageable, inacceptable.
Une vague de SIDÉRATION et d’énorme TRISTESSE m’ont envahi comme beaucoup.
Pendant les jours qui ont suivis, j’écoutais effaré les nouvelles plus catastrophiques les unes que les autres. J’avais une sensibilité exacerbée à la moindre évocation de la situation en Israël. Peu de personnes extérieures avaient de paroles suffisamment consolantes. Par ailleurs le silence autour de moi, autour de nous était assourdissant. L’incompréhension aussi.
Mon impression à ce moment était qu’on m’avait enlevé tout un coup toutes les couches protectrices que les dizaines d’années post-guerre avaient progressivement tissées sur moi.
Je me sentais particulièrement vulnérable
Jusqu’à ce jour du 7 octobre, je pensais que rien ne pouvait plus nous arriver, à nous Juifs belges, que le « plus jamais » s’était ancré pour de bon dans notre environnement sociétal malgré quelques soubresauts d’hostilité à l’une ou l’autre occasion comme au moment du Covid.
Nous nous sommes tous trompés ; nous nous sommes clairement endormis dans un pseudo-confort sociétal. J’ai compris à ce moment-là combien – au travers de toutes ses imperfections – un État d’Israël fort nous était indispensable.
A ce moment précis du mois d’octobre 2023, comme beaucoup, je me suis senti seul, rejeté, isolé – hormis bien entendu mon cocon familial et mon cercle d’amis proches.
Au fil des semaines, ma tristesse restait mais progressivement un sentiment de colère a prévalu et un besoin d’agir a heureusement suivi.
Colère devant l’absence d’empathie, colère devant les « Israël mais… », colère devant l’aveuglément de beaucoup autour de moi, colère devant les marques d’hostilité. Colère devant l’antisémitisme débridé à tous les échelons de la Belgique : médias, ministres, universités, tous ou presque nous tournaient le dos. Colère encore devant les procès d’intention faits aux Juifs de Belgique. Colère enfin devant les appels à boycott et la diabolisation d’Israël.
Je ne pouvais que me rendre à l’évidence : la Belgique, mon pays d’adoption depuis plus de 65 ans, rejetait les Juifs et ce qu’ils représentaient.
Nous étions revenus aux périodes sombres de notre Histoire (au choix : celle de la peste noire, celle des hosties, celle de l’inquisition).
Heureusement pour moi, il y a eu ce besoin d’agir. Question – comment agir efficacement ?
Une amie (elle se reconnaîtra) m’a soufflé à l’oreille: pourquoi ne raviverais-tu pas l’Union des anciens étudiants juifs de Belgique (UAEJB) ? Elle avait réussi à toucher le bon « interrupteur » pour me faire bouger. Une action autour et avec les anciens étudiants juifs correspondait parfaitement à mon besoin d’agir, compte tenu de mes antécédents universitaires et de (je pense) mon approche humaniste. Je ne la remercierais jamais assez.
Après quelques péripéties administratives et relationnelles, avec l’aide intéressée de nombreux ami(e)s nous avons pu reconstituer une Association des Anciens Etudiants Juifs de Belgique et Sympathisants (AAEJBS). Nos buts étaient clairs: rompre le silence et l’isolement, redonner un espace de parole libre, échanger des informations vérifiées et surtout lutter contre l’antisémitisme, particulièrement dans les milieux de l’enseignement. Bien entendu, au début nous avons tâtonné, suscité de la méfiance, voire de l’incrédulité. Cependant, nous avons depuis un an maintenant creusé notre sillon, maintenu notre voie et consolidé notre socle de compétences. Que tous ceux et celles qui contribuent aux actions de l’ AAEJBS soient ici remercié(e)s.
Une année, déjà une année depuis la constitution de notre association. Cette année a été riche de rencontres, d’échanges, de projets et de collaborations. J’ai eu la chance de rencontrer personnellement beaucoup de personnes bienveillantes, intéressantes et généreuses. Nous avons pu observer et collaborer avec les autres groupes qui se sont bien heureusement créés depuis le 7 octobre.
Bien entendu, nous avons aussi croisé des personnes malveillantes et toutes nos actions n’ont pas été couronnées de succès; qu’importe, nous agissons et nous le faisons ensemble pour le bien commun. On ne perd que les combats que l’on n’a pas entrepris… !
Notre communauté est riche et diversifiée ; chacun et chacune peut et devrait contribuer à la renforcer. Nous renforcer, nous permettra d’interagir plus efficacement avec les autres composantes de la société belge. Il ne faut surtout pas baisser les bras. Le 7 octobre a été triste et anxiogène ; il a aussi été à l’origine d’un réveil certes douloureux mais réveil quand même.
Agissons, agissons ensemble, c’est indispensable.
Créé en mars 2024 suite aux massacres du 7 octobre et à leurs répercussions en Europe, l’Institut Jonathas est un centre d’études et d’action contre l’antisémitisme et contre tout ce qui le favorise en Belgique.