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Le 7 octobre, la Belgique et moi #52

Un week-end à Istanbul

JÉRÔME DE BROUWER

8 juin 2026

C’est étrange. Je n’en ai pas un souvenir très clair. Je crois que nous étions à Istanbul. Oui, nous étions à Istanbul. A deux. Pour nous. Maayan et moi. Pour nos vingt ans ensemble. Qu’est-ce que c’est beau, et qu’est-ce que c’est vivant et vibrant, Istanbul ! Je crois que je sais pourquoi plus rien n’est clair. Que le souvenir de ce jour-là a quelque chose d’indistinct. Il devait être assez tôt, enfin assez tôt pour un samedi sans enfants. Nous devions profiter de ces instants pour visiter. Il y avait bien eu un post Facebook, oui. Peut-être deux, peut-être trois. Une alerte. Un message inquiet. Peut-être plusieurs. Apparemment, l’ordinaire des menaces sur Israël, dans le fond, et les craintes habituelles. Des roquettes ? Peut-être un attentat ?  Et les craintes pour la famille, proche ou lointaine, bien sûr, ces inquiétudes qu’on connaît si bien.  Familières.  Nous avons quitté la chambre, l’hôtel, marché jusqu’aux embarcadères du Bosphore. Nous avons fait la traversée pour rejoindre le quartier de Galata. Nous avons pris un petit-déjeuner dans une petite rue branchée. Il faisait bon. Nous nous sommes promenés. C’était notre journée « patrimoine juif ». Nous nous sommes longuement arrêtés dans l’ancienne synagogue Schneidertempel. Et d’autres lieux. Les escaliers Camondo. Et d’autres lieux. C’était beau et c’était envoûtant. Hors d’Europe, nous avions désactivé la 4G. Nous étions loin du vacarme du monde. Et loin de ce qui s’était passé en Israël. Toute la journée, loin de la tragédie. Nous étions ailleurs et dans un autre temps. 

Le soir était venu. Nous avons mangé dans un excellent restaurant. Et nous avons repassé le Bosphore. De retour à l’hôtel, dans notre chambre, nous avons retrouvé une connexion Wifi. Et la situation en Israël s’est précisée, dessinée plus en détail. Peu à peu nous avons perçu le bruissement terrifiant de la réalité, portée par les réseaux sociaux. Ce n’était pas l’« ordinaire » de la menace, des peurs et des tirs de roquettes, ou d’un attentat. C’était l’horreur du festival Nova, de Nir Oz, des corps mutilés, des mères et des filles violées. Et des otages. Des dizaines. Non. Plus. Plus de deux cents otages. Et des familles d’otages.  Nous étions fébriles. Nous avons allumé la télévision. Oui, ce genre de réflexe de cinquantenaires : se tourner vers les chaînes d’information, qui doivent nous informer le plus clairement et de la manière la plus sûre. Bon… on n’a rien trouvé d’autre qu’Al Jazeera. 

Ce jour-là garde quelque chose de nébuleux. Pourquoi est-ce si trouble ? Aujourd’hui encore ? Pas seulement parce que nous étions loin du vacarme du monde. Ce n’était pas – pas tout à fait – un weekend douloureux. Pas pour moi. Il y a sans doute le trouble d’un moment mélangé. Oui ce week-end d’octobre a peut-être laissé une empreinte agréable et c’est ce qui me trouble. Est-ce qu’il n’avait pas toute l’apparence d’un bon moment à deux ? Nous avions arpenté la ville impériale, subjugués par sa grandeur et ses mélanges et sa modernité. Peut-être qu’il y a autre chose. Je crois que je sais pourquoi rien n’est clair. Enfin je crois. Je crois que je ne m’en rappelle pas, pas vraiment, pas bien… parce que je n’étais pas concerné. Je ne me sentais pas concerné. Certainement pas autant que Maayan. Bien sûr que j’étais compatissant. J’étais avec Maayan, avec elle. Mais ça m’était extérieur. Étranger. L’attachement, l’attachement profond des Juifs à Israël, je le comprends. Donc j’étais avec elle. Bien sûr. Surtout qu’elle a de la famille là-bas. Mais ça concernait Israël, non ? Ça concernait des Israéliens. Non ? Pas ma famille, pas moi. Les Juifs ? D’accord, en raison de cet attachement multiséculaire, oui d’accord. Mais plus que cela ? Ce que je me rappelle, ces premiers moments, ce soir-là et le lendemain, c’est ce mélange de sidération et de frénésie, son besoin de s’informer, à elle, son besoin de tout savoir, de tout voir, leurs vidéos, les images, chaque image de l’horreur. Et son besoin d’être là, de savoir et de partager. L’accablement et la nécessité d’être ensemble se nourrissaient dans les réseaux sociaux. Il n’y avait plus qu’eux, plus que ça. La révélation du pire. Et la résistance au pire. 

Ce sont les jours qui ont suivi qui m’ont peu à peu ouvert les yeux. Mais vers autre chose que l’ampleur du massacre commis par le Hamas. Cette autre chose, c’est le traitement de l’information par les médias : l’impossibilité de questionner une narration qui ne fait des Palestiniens que des victimes et l’impossibilité de nommer ce qu’est le Hamas. Je savais combien la complexité était devenue si difficile à présenter. J’ignorais à quel point les médias belges – la RTBF en particulier  – était incapable d’assurer la présentation critique d’une information. Oui, bien sûr, je pouvais identifier notre principale chaîne de télévision comme « de gauche ». Mais, la présentation du massacre commis par le Hamas et le traitement de la réaction israélienne qui a suivi a révélé un aveuglement critique d’une ampleur abyssale. Ou plutôt, ou peut-être, ou sans doute : un parti-pris qui entache de la manière la plus évidente sa mission d’information. Et qui constitue un aveuglement moral. J’ai été profondément marqué par cette dérive si rapide, cette chute dans la condamnation obsessionnelle d’Israël. Je me rappelle – et j’en ai un souvenir si vif ! – de l’emballement qui avait saisi les journalistes ou les experts de tous ordres, réagissant aux mots du ministre israélien de la Défense, Yoav  Gallant : « nous combattons des animaux humains ».  Oui, Gallant avait qualifié les auteurs du massacre du 7 octobre, avec son cortège d’horreurs, d’« animaux humains ». Est-ce que ce qui avait été commis ne pouvait pas être considéré comme la manifestation du pire, qui questionnait l’humanité de ses auteurs ? Et puis la petite machine s’est mise en marche. Je me rappelle ces commentaires, et cette façon posée de l’analyste : la déshumanisation est le premier stade qui conduit au génocide. Nous étions au mois de novembre, peut-être au mois de décembre. Je sais que le mot avait déjà été agité plus tôt, dès la mi-octobre.  Son usage si rapide, son usage grossier, répété, de plus en plus, de semaine en semaine, de jour en jour, son usage obsessionnel est devenu pour moi la manifestation la plus évidente de ce qu’on connaît bien : la manifestation hyperbolique de la nazification d’Israël.

Pourquoi je me souviens de cela ? Et pas – enfin moins – des affiches arrachées ? Et pas – enfin moins – de ces insultes, de ces menaces subies par des Juifs, amis ou connaissances ? Il y eut bien d’autres choses, des pierres, petites, et plus grosses, qui venaient alourdir ce qui était déjà lourd. Il y a eu ce professeur de l’ULB, un de mes collègues, spécialiste de la Seconde guerre mondiale, qui avait consacré une partie de son cours à condamner les supporters israéliens d’Amsterdam : tous des « soldats génocidaires » !  Et puis cette conférence d’Elie Barnavi, sous haute sécurité. Et puis, bien évidemment, l’occupation, à l’ULB, du bâtiment « B ». La coupable inertie de mon université. Et jusqu’à ce jour de juin 2025, où les étudiants de ma Faculté, la Faculté de droit et de criminologie, ont choisi le nom de Rima Hassan pour leur promotion. Et puis cet accueil de Francesca Albanese par mes collègues, avec quel enthousiasme, dans les sourires et les embrassades. Et puis. Et puis. C’était sans fin. C’est sans fin. Cette joyeuse complaisance, cet engagement aveugle dans la lutte propalestinienne. Et ad nauseam : apartheid, génocide, apartheid, génocide, free Gaza, génocide, from the river to the sea, apartheid, génocide, génocide, génocide ! Mais quel apartheid ? Mais quel génocide ? Cet environnement, l’obsession antisioniste, l’aveuglement ou le silence de la plupart, l’endoctrinement au discours de l’extrême-gauche, y compris vers les moins susceptibles d’y adhérer… Tout ça. Tout ça a fini par me plonger dans le plus profond accablement.

Me revient encore le souvenir de ce mois de décembre. Oui, encore. Décembre 2023. Si proche du massacre du 7 octobre. Cette fois, l’alarme était claire. Est-ce qu’un chroniqueur, dans un hebdomadaire flamand, n’avait pas écrit ces mots : « j’ai envie d’enfoncer un couteau pointu dans la gorge de chaque Juif que je rencontre » ? Est-ce qu’on n’avait pas relativisé ses propos ? Est-ce qu’on ne les avait pas mis sur le compte de la satire, de l’humour ? Ces jours-là, les jours qui suivirent, puis les mois, j’ai compris qu’il fallait trouver le moyen de surnager face aux flots sombres qui allaient nous submerger. L’inquiétude m’a peu à peu gagné. Pour la sécurité des enfants, à l’école. Sur les signes qu’ils pouvaient porter. Une magen David autour du cou, une magen David sur un sweet. C’est eux, bien entendu, eux vers lesquels se portait mon attention. Mes craintes. Et pour nous tous : éviter d’afficher son identité, parler bas, tout bas quand on parle de ça, de nous, se défier de ceux qui vous entourent, s’en éloigner, parfois jusqu’aux plus proches. Et à mon tour j’ai voulu, frénétiquement, m’informer, décoder. Je me suis mis à lire le Times of Israel. Tout le temps et dans tous les sens. Voir et savoir autre chose. Il fallait que je prenne tout ce qui pouvait m’aider à tenir dans la tempête. 

Ces jours et ces mois qui ont suivi le 7 octobre m’ont plongé dans un accablement dont je ne sors pas. Dont je ne suis pas sûr de sortir un jour complètement. Il y a, disons, quelque chose de « fissuré ». Une brisure, quelque chose comme une fragilité nouvelle. C’est étrange. Voilà que me revient en mémoire l’histoire de Jacob. Le combat avec l’ange. Ma femme se rappelle que je lui ai dit à ce moment-là, quelques mois après ce weekend d’octobre à Istanbul : « C’est difficile d’être juif ». Elle m’a répondu, en haussant les épaules : « C’est maintenant que tu t’en rends compte ? » Moi : « Tu es juive depuis toujours… moi ça ne fait que quelques mois ».

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