Nommer l’antisémitisme, ce n’est pas accuser la Belgique
Je ne souhaite certainement pas polémiquer avec Madame la Ministre-Présidente de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Il me paraît toutefois évident que Madame Degryse a été mal informée de ce qui s’est réellement passé lors de la dernière plénière de l’IHRA à Jérusalem. Pour rappel, l’IHRA est une organisation intergouvernementale dédiée à la mémoire de la Shoah, ainsi qu’à l’étude des causes qui l’ont rendue possible, au premier rang desquelles l’antisémitisme et le racisme. J’y représente la Fédération Wallonie-Bruxelles au sein de la commission académique, ainsi que du comité consacré à l’antisémitisme et à la distorsion de la Shoah. Formé par Maxime Steinberg, qui fut l’inspirateur du programme « Démocratie ou Barbarie » créé à l’initiative d’Elio Di Rupo, je travaille depuis plus de trente ans sur les questions touchant à l’antisémitisme, à la Shoah et aux génocides du XXᵉ siècle.
Lors d’une réunion du comité « Antisémitisme et distorsion de la Shoah », j’ai évoqué très factuellement, en sept minutes chrono, la montée des menaces antisémites en Belgique mais aussi en Europe et ce, à la suite d’autres experts. J’ai notamment évoqué l’affaire Brusselmans du nom de cet « intellectuel » qui, dans Humo a expliqué son envie de trancher la gorge de tout Juif qu’il rencontrerait dans la rue. À aucun moment, je « n’ai porté diverses accusations à l’égard de notre pays ». Ma présentation PowerPoint, que je tiens naturellement à la disposition de Madame la Ministre-Présidente, en atteste clairement. Bien que né réfugié de l’ONU, je me sens profondément belge. Je me réclame de ce pays qui a vu naître les frères Van Eyck, René Magritte et Franquin. C’est précisément parce que je suis attaché à ce pays que je considère qu’il faut pouvoir nommer, avec lucidité et sans outrance, les formes contemporaines de l’antisémitisme qui s’y manifestent.
Aurais-je véritablement commis une faute en évoquant, en présence de la représentante du Ministère belge des Affaires étrangères, les dérapages du Carnaval d’Alost, retiré par l’Unesco de la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité ou encore deux caricatures publiées dans un hebdomadaire flamand mainstream, comparant Gaza à Auschwitz-Birkenau au titre de la distorsion de la Shoah ?
N’était-ce pas exactement l’objet d’une telle discussion, a fortiori au sein d’un comité dédié à l’étude de la distorsion de la Shoah et de l’antisémitisme, y compris dans ses manifestations contemporaines ? Était-il réellement inapproprié de mentionner les menaces de mort visant la sénatrice francophone Viviane Teitelbaum ?
Il se fait que ma courte intervention, pourtant des plus mesurées, a déplu à notre cheffe de délégation. Que puis-je y faire ?
L’acquittement de M. Brusselmans, sur proposition du parquet de Gand, ne mérite-t-il pas, à tout le moins, d’être interrogé ?
A quoi sert l’IHRA, sinon à permettre à des experts de discuter avec franchise, entre eux et dans un cadre confidentiel, de telles évolutions préoccupantes ? Aurais-je dû être le seul intervenant à prétendre que tout allait pour le mieux dans son pays, alors que, de Londres à Sydney, des Juifs sont agressés, sinon assassinés parce qu’ils sont Juifs ? La Belgique ferait-elle exception ?
Comment comprendre, dès lors, qu’en Belgique, en 2026, les institutions juives – centres communautaires, synagogues, écoles – demeurent les seules à faire l’objet d’une protection militaire renforcée, mesure gouvernementale que j’ai d’ailleurs saluée ? Ce que je crains, c’est que l’on ne mesure pas toujours pleinement que, pour les Juifs de Belgique, la question de l’antisémitisme n’est pas seulement théorique. Elle est existentielle. Sans même devoir rappeler que 67 % des Juifs d’Anvers ont disparu dans la nuit noire de la Shoah, je pense à l’attentat contre le Musée juif de Bruxelles, aux menaces visant des personnalités juives, ou encore à la mise à sac de la tombe de Jean Gol.
Non, la Belgique n’est pas antisémite mais il y a des antisémites en Belgique, comme il y en a ailleurs. Le reconnaître ne revient pas à accuser notre pays ; c’est au contraire prendre au sérieux les principes démocratiques qui fondent son honneur.