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Le 7 octobre, la Belgique et moi #48

Deux ans et demi après, la série “le 7 octobre la Belgique et moi” compte plus de 45 articles. 

Doubi Ajami, trésorier et membre fondateur de l’Institut Jonathas

Il est 8h15 du matin, ce samedi 7 octobre 2023. Mon téléphone sonne. Un ami, la voix étrange. Une attaque est en cours dans le sud d’Israël. Des kibboutzim sont attaqués. Des dizaines de terroristes du Hamas ont franchi la clôture.

Je l’écoute, et je lui réponds, avec la tranquille assurance de celui qui croit tout savoir  « Tu vas voir, dans deux ou trois heures, ce sera terminé. Les terroristes n’iront pas loin. »

J’avais tort. Radicalement, douloureusement tort.

Ce matin-là, avec cette phrase dite d’un air sûr, j’ai perdu quelque part ma naïveté et une certitude, celle de l’invincibilité d’Israël que je tenais comme un fait, comme un ordre naturel des choses. Comme Philippe Brandes, j’ai dû apprendre et désapprendre.

Je viens du Liban. J’ai grandi dans une famille juive traditionnelle, actif au Bnei Akiva, puis étudiant façonné à l’ULB et sa tradition de pensée critique, j’ai le privilège d’écrire mon billet avec beaucoup de recul, déjà deux ans et cinq mois…  et je ressens une douleur double, une douleur sur deux fronts.

Le premier front est celui que tous mes amis et proches dans cette série et autour de moi ont traversé : la sidération du 7 octobre, le silence assourdissant du 8 octobre, celui des féministes de Belgique et d’ailleurs face aux viols documentés, l’abandon ressenti par Viviane Teitelbaum, la glaciation décrite par Benoît Frydman face à une RTBF qui confie le commentaire de l’attaque à son plus grand pourfendeur d’Israël. Ce front-là, je le vis pleinement depuis deux ans et demi.

Bien au contraire. La haine des Juifs que d’aucuns prétendent résiduelle apparaît aujourd’hui totalement décomplexée : un écrivain flamand – connu, primé, lu – écrit publiquement avoir envie d’enfoncer un couteau dans la gorge de chaque juif qu’il croise. Des étudiants en droit de l’ULB, l’université (mon université) fondée pour combattre le fanatisme, qui a fermé ses portes en 1941 plutôt que de céder à l’occupant, se donne, qu’on le veuille ou non, à Rima Hassan, à travers le vote de ses étudiants en droit de la choisir comme marraine. Les universités de Gand, d’Anvers et la VUB s’apprêtent à décerner un doctorat honoris causa à Francesca Albanese, dont les positions à l’ONU ont systématiquement effacé la réalité du 7 octobre et de ses victimes. Plus que jamais la vie juive en Belgique paraît menacée. En témoignent l’attentat contre la synagogue de Liège et la décision du gouvernement belge de déployer l’armée pour protéger nos synagogues, écoles juives et centres culturels, en renfort de la police.   

Voilà le monde dans lequel nous Juifs de Belgique vivons, deux ans et demi après le plus grand massacre de Juifs depuis la Shoah.

Mais il y a un deuxième front. Et c’est là que ma voix diverge, au moins en partie, d’autres textes de cette série. Je ne peux pas -je ne veux pas- limiter ma douleur à ce que nous vivons en Belgique et plus généralement eu Europe et même en Australie… parce que j’ai aussi « mal à mon Israël ». Parce que je suis aligné avec les près de 600 anciens hauts responsables militaires, du Mossad, du Shin Bet et de la diplomatie israélienne qui se rassemblent dans le mouvement Commanders for Israel’s Security  -ces hommes d’élite savent ce qu’est la sécurité (ils l’ont incarnée)- qui nous disent avec clarté que la voie actuelle du gouvernement Netanyahu est une impasse stratégique et morale.

Au moment ou j’écris, Netanyahu a lancé, avec les États-Unis, il y a plus de quatre semaines, une attaque contre l’Iran. À première vue, cela semble une initiative géniale, pour en terminer avec ce danger permanent et un Iran sanctuarisé avec l’arme atomique. À y regarder de plus près, et un mois après les premiers succès et la demonstration de force et de superiorité, c’est peut-être la répétition du schéma décrit par Serge Goldman : qu’Israël allait en arriver à se lacérer à l’image du lion de La Fontaine et renforcerait au final la Republique Islamique, la rendant plus extrémiste, plus redoutable, plutôt que de la renverser. 

J’ai grandi avec l’idée qu’Israël était fort parce qu’il était juste, que Tsahal était l’armée la plus morale du monde, que la démocratie israélienne, imparfaite comme toutes, avait une capacité d’autocritique qui la distinguait de ses voisins. Ce matin du 7 octobre -avec ma phrase de 8h15- j’ai commencé à perdre la première certitude. Depuis, j’en ai perdu d’autres.

Non pas celle de la légitimité d’Israël. Non pas celle de la barbarie du Hamas. Non pas celle de l’antisémitisme réel et documenté qui empoissonne notre vie en Belgique et en Europe. Ces certitudes-là restent entières.

Mais celle que le gouvernement qui dirige Israël aujourd’hui, dominé par des courants messianiques – le Hardal – qui sacralise la force, annexe la Cisjordanie par effacement progressif, laisse des colons exercer une violence criminelle documentée contre des civils palestiniens, et sabote toute possibilité de solution politique durable : cette gouvernance-là, je ne peux pas la défendre. Et la défendre par solidarité avec les victimes du 7 octobre serait trahir leur mémoire.

C’est là que je me retrouve, deux ans et demi après : à devoir combattre sur les deux fronts simultanément.

Contre l’antisémitisme en Belgique, contre le silence complice, contre les lâchetés académiques et le clientélisme des partis politiques, contre cette libération de la parole antisémite et ces universités qui se et nous déshonorent.

Et en même temps, je veux lutter pour un Israël qui reste fidèle à son pacte fondateur. Pour une armée qui reste une armée d’État et non le bras armé d’une idéologie messianique. Pour une solution politique qui rende la vie possible aux Israéliens et aux Palestiniens. Pour la dignité de tous, toujours.

Ce matin du 7 octobre, j’ai dit à mon ami : « Dans deux ou trois heures, ce sera terminé. »

Deux ans et demi plus tard, rien n’est terminé. Ni la douleur. Ni la responsabilité. Ni l’espérance têtue, fragile, nécessaire, qu’un autre chemin est possible.

Créé en mars 2024 suite aux massacres du 7 octobre et à leurs répercussions en Europe, l’Institut Jonathas est un centre d’études et d’action contre l’antisémitisme et contre tout ce qui le favorise en Belgique.

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