
Encourager les Juifs à partir ne peut pas être la réponse
Viviane Teitelbaum & Joël Kotek, secrétaire générale et président de l’Institut Jonathas
Carte blanche parue dans Le Vif
28 mai 2026
Les propos du rabbin Menachem Margolin affirmant que «les Juifs doivent se préparer à quitter la Belgique» traduisent une angoisse réelle. Une angoisse que beaucoup de Juifs ressentent aujourd’hui face à la montée de l’antisémitisme, à la banalisation de certains discours haineux et à l’impression trop fréquente d’être insuffisamment protégés. Interdire de facto la circoncision reviendrait non seulement à restreindre une pratique juive fondamentale que les chrétiens ont célébré pendant des siècles, tous les premiers janvier. C’est en effet, huit jours après sa naissance que Jésus fut circoncis, selon la tradition juive, que l’on voudrait abolir aujourd’hui. Ce qui reviendrait à refuser un avenir au judaïsme belge lui-même.
Mais encourager à partir ne peut pas être la réponse.
Car la Belgique est notre pays.
Les Belges juifs ne sont pas des invités provisoires de l’histoire européenne. Ils sont une composante de cette nation, de sa culture, de son économie, de sa vie intellectuelle et démocratique et ce depuis plus d’un millénaire. Céder à la peur reviendrait à abandonner le terrain à ceux qui veulent précisément faire reculer les Juifs de l’espace public européen. Il y a d’ailleurs un paradoxe interpellant : certains mouvements qui se revendiquent «antisionistes» finissent, consciemment ou non, par confirmer aux Juifs que leur seule place sur terre est Israël.
Les antisionistes radicaux sont, en quelque sorte, des sionistes qui s’ignorent.
Oui, il existe aujourd’hui un problème grave d’antisémitisme. Oui, certaines décisions ou certains silences institutionnels alimentent un sentiment d’abandon. En Flandre par exemple, le parquet se trompe encore de combat. Après l’affaire Brusselmans, les classements sans suite ou les hésitations face à certaines expressions antisémites évidentes, voilà que l’on poursuit désormais ceux qui pratiquent la circoncision. Le signal envoyé est désastreux.
Mais ce combat ne concerne pas seulement les Juifs. C’est le combat de toute la société démocratique.
L’antisémitisme n’est jamais uniquement une haine des Juifs. Il est aussi une haine des démocraties libérales, du pluralisme, de la liberté religieuse et de l’Etat de droit. L’histoire européenne l’a montré: lorsqu’une société commence à considérer une minorité comme suspecte, tolérable sous conditions ou privée de certains droits, c’est l’ensemble des principes démocratiques qui vacillent.
C’est pourquoi Juifs et non Juifs doivent combattre cette dérive ensemble.
Il faut des responsables politiques courageux. Il faut des magistrats conscients de la portée symbolique de certaines décisions. Il faut une société civile capable de reconnaître les nouveaux visages de l’antisémitisme, y compris lorsqu’ils se dissimulent derrière des prétextes politiques, culturels ou prétendument progressistes.
Mais il faut aussi refuser la logique du renoncement.
Dire aux Juifs qu’ils doivent préparer leurs valises revient, d’une certaine manière, à donner raison aux antisémites. Comme si l’Europe était définitivement perdue. Comme si la seule issue pour les Juifs était toujours le départ, l’exil ou la fuite.
Or précisément, la réponse démocratique consiste à affirmer l’inverse : nous resterons. Parce que cette société nous appartient aussi. Parce que nos libertés ne sont pas négociables. Parce qu’abandonner la Belgique aux extrémistes, aux haineux ou aux lâches ne protégera ni les Juifs ni la démocratie elle-même.
La lutte contre l’antisémitisme ne se gagnera pas dans les aéroports. Elle se gagnera ici. Dans nos institutions, dans nos écoles, dans nos médias, dans nos tribunaux et dans le débat public.
Et il faut avoir le courage de regarder cette réalité en face : beaucoup de Juifs vivent désormais avec une inquiétude quotidienne : cacher une étoile de David, éviter certains quartiers, hésiter avant d’inscrire ses enfants dans une école juive, se demander si l’on peut encore afficher publiquement son identité sans risque.
Cet antisémitisme s’insère partout. Dans certains discours politiques, sur les réseaux sociaux, dans des manifestations où l’on voit réapparaître des slogans d’un autre âge, dans certaines universités, dans une partie du militantisme radicalisé, mais aussi dans des expressions beaucoup plus anciennes et profondément enracinées. Lorsque des supporters du Club de Bruges continuent à utiliser des chants antisémites comme folklore de stade, ce n’est pas une anecdote. C’est le signe que des clichés antijuifs continuent à circuler banalement dans la société.
Mais précisément parce que l’antisémitisme est un problème profond, structurel et démocratique, encourager à partir ne peut pas être la réponse.
Résister, ensemble, est la seule réponse démocratique.
Créé en mars 2024 suite aux massacres du 7 octobre et à leurs répercussions en Europe, l’Institut Jonathas est un centre d’études et d’action contre l’antisémitisme et contre tout ce qui le favorise en Belgique.

