
« Soutenez l’État juif, faites en sorte que la décision de l’ONU devienne réalité ! »
collection privée J. Kotek
L’antisionisme au mépris de l’histoire
Joël Kotek
professeur émérite des universités,
président de l’Institut Jonathas
20 juillet 2026
Dans une récente interview au Monde [1], le philosophe belgo-français Michel Feher n’affirme rien de moins que « la dimension fondamentalement antisémite du sionisme » : à l’en croire, et c’est l’objet de son tout récent ouvrage [2], les penseurs sionistes auraient partagé les préjugés antisémites traditionnels pour justifier la création d’un État pour les Juifs, dans le seul but de « faire des Juifs des ethnonationalistes ». Il faut le dire tel quel : ces propos sont stupéfiants. Que M. Feher se proclame antisioniste, c’est son droit. Qu’il ne comprenne rien au sionisme est une chose. Qu’il ne comprenne rien à l’histoire en est une autre, autrement plus grave. Car qu’est-ce que le sionisme, sinon un mouvement de libération nationale parmi tant d’autres, européens, asiatiques ou encore africains ?
Les pères fondateurs du sionisme étaient-ils antisémites ?
La violence antisémite, comme le montre Georges Bensoussan dans un ouvrage récent et fondateur, a conduit nombre de penseurs juifs qui la subissaient à intérioriser une image dévalorisée d’eux-mêmes [3]. En 1840 déjà, le jeune Ferdinand Lassalle – qui fondera l’ancêtre du parti socialiste allemand, le SPD – s’indignait : « Même les chrétiens sont surpris par notre apathie (…) Une nation de lâches, vous ne méritez pas un meilleur sort. [4] » En 1862, le philosophe socialiste Moses Hess, proche de Marx et d’Engels, appelait dans Rome et Jérusalem, qui préfigure L’État des Juifs de Herzl, à la création d’un État juif pour mettre fin à l’aliénation de la condition juive en diaspora [5]. En 1913, Brenner dénonçait à son tour « une nation sans grandeur », une « attitude de moutons qu’on égorge [6] ». En 1937, l’écrivain Pierre Créange dénonçait dans un recueil de textes, une attitude séculaire de « faces résignées » et de « dos courbés » devant les injures et les coups. Dans Le Droit de Vivre, organe de la Ligue internationale contre l’antisémitisme (LICA), Bernard Lecache, président-fondateur de cette organisation, tançait les chrétiens en ces termes : « N’ayez d’estime et d’amitié que pour les juifs d’honneur, que pour les juifs virils et neufs qui font serment de sauver, en se sauvant, un monde charmé par les Césars et dupé par les fous [7] ! »
À l’évidence, ces déclarations n’ont rien d’antisémite. Elles sont un appel au réveil, à la révolte, commun à tous les mouvements d’émancipation, nationalistes, révolutionnaires et même féministes. Léon Pinsker, premier penseur du sionisme, l’énonça avec une modernité saisissante : « À la différence de tous les peuples libres, mais exactement comme les Noirs et les femmes, les Juifs ont besoin d’une émancipation. [8]»
Un mouvement d’« éveilleurs » parmi d’autres
Cet appel à sortir de la minorité n’a rien de propre aux Juifs : il est celui de tous les « éveilleurs » européens, de l’Italien Garibaldi au Polonais Mickiewicz, en passant par le Tchèque Palacký. Fichte, le premier d’entre eux, stigmatise dans le huitième de ses Discours à la nation allemande (Berlin, 1807-1808) un peuple allemand coupable de ne plus se gouverner lui-même et d’abandonner jusqu’à sa langue [9]. Mazzini, fondateur en 1831 de la Giovine Italia, confessera avoir cru réveiller l’âme de l’Italie pour n’y trouver qu’un cadavre [10]. Rallié à sa cause au début des années 1830, Garibaldi partagera plus tard une semblable amertume devant les lenteurs et les trahisons de l’unité, exact pendant du désenchantement d’un Lilienblum ou d’un Brenner face à l’apathie juive. Point d’antisémitisme donc, mais du dépit et de la rage.
À rebours des communistes, tout spécialement juifs, qui annonçaient la disparition inéluctable de la particularité juive, les pères pionniers du sionisme s’attachèrent au contraire à la remodeler sur de nouvelles bases, à la « remuscler » au sens premier du terme (« Muskeljudentum »). Ainsi, pour Max Nordau, médecin à l’instar de Léon Pinsker, il s’agissait de forger un « Juif nouveau », régénéré par le sport et la gymnastique, pour retrouver la vigueur physique prêtée aux anciens Hébreux. Il fallait un corps juif nouveau pour porter la renaissance nationale du peuple juif dans l’antique Terre d’Israël. C’est de cette mouvance que naquirent les premiers clubs sportifs juifs, dont le célèbre Bar Kochba de Berlin, puis les mouvements de jeunesse sionistes tels que Hashomer Hatzaïr (Le Jeune Gardien).
Ici aussi, rien d’une singularité juive : c’est toute l’Europe de la fin du XIXe siècle qui voit fleurir des mouvements voués à la régénération physique et morale du peuple, du Turnverein pangermaniste aux ligues gymniques françaises. Lors de son congrès de 1881, la très progressiste Ligue de l’enseignement de Jean Macé apporte son soutien à la loi du 28 mars 1882, qui instaure l’obligation de la gymnastique et des exercices militaires à l’école primaire. Le diagnostic des artisans du národní obrození, le mouvement de réveil tchèque, est identique à celui des Français comme des sionistes : un peuple affaibli et menacé se doit de se mobiliser. C’est de ce constat que naquit, en 1862, le mouvement gymnastique Sokol : il ne s’agissait plus seulement de réveiller les esprits, mais de régénérer les corps par l’exercice et la discipline collective.
Tous les mouvements émancipateurs du XXe siècle – nationalistes, anticolonialistes, révolutionnaires – ont rêvé d’un Homme nouveau, d’une humanité désaliénée, dans une même conception mêlant vitalisme, hygiénisme et parfois nietzschéisme. Michel Feher semble l’ignorer superbement. A-t-il seulement lu Frantz Fanon, figure majeure de l’anticolonialisme, qui, dans Peau noire, masques blancs [11], fustige la mentalité de Noirs qui, dans un monde dominé par les Blancs, intériorisent eux aussi leur propre infériorité, donc leur passivité ? Comme les penseurs sionistes, Fanon posait une rupture radicale et consciente avec cette condition, seule capable de forger un « homme nouveau » libéré de la psychologie coloniale. Feher ignore tout autant la critique de féministes radicales telles que la psychiatre Madeleine Pelletier, qui appelait les femmes à se viriliser psychologiquement pour rompre avec la passivité, sans craindre de blâmer durement ce qu’elle percevait comme la résignation de ses contemporaines, jusqu’à cette formule terrible : ne pas aimer « les femmes telles qu’elles sont », pas plus qu’elle n’aimait « le peuple tel qu’il est », ajoutant que « les mentalités d’esclaves [la] révoltent. » [12] C’est très exactement le registre des « éveilleurs » sionistes que Michel Feher qualifie, de façon proprement insensée sinon comique, d’antisémites. Le suivre reviendrait à taxer Fanon de négrophobe, Garibaldi d’italophobe et Simone de Beauvoir d’antiféministe.
Ce qu’il ne comprend pas, en réalité, c’est cette préscience des pères fondateurs du sionisme quant à la Catastrophe qui n’allait pas manquer de s’abattre sur la judaïcité européenne. Michel Feher entend refonder une identité juive diasporique contre le sionisme. Qu’il ne se berce pas d’illusions : cette diaspora européenne qui lui tient tant à cœur est mourante, sinon morte, et ce, non de la faute des sionistes. Sa rhétorique diasporique avait du sens avant la Shoah. Elle n’en a plus aujourd’hui.
Un pessimisme lucide dans une perspective résolument optimiste
Les sionistes avaient-ils tort de mettre en garde leurs coreligionnaires : ces Allemands de confession mosaïque qui se refusèrent à fuir jusqu’à la Nuit de Cristal, quand il était trop tard ? Ces Israélites français qui avaient tant donné à la France et qui n’en furent pas moins déportés ? Il faut lire le récent ouvrage de Natalie David-Weill pour saisir l’ampleur de cette cécité [13]. Oui, le sionisme porte une pensée pessimiste sur le sort des Juifs en diaspora. Mais peut-on le lui reprocher, face à la Destruction qui s’annonçait ?
Le sionisme n’en demeure pas moins, fondamentalement, un projet optimiste. Le 18 juin 1895, Herzl proclamait : « La diaspora dégénère le Juif, le sionisme le régénère. » Comment ne pas lui donner raison ? Israël compte aujourd’hui près de dix millions d’habitants, dont environ 20 % de musulmans. L’État des Juifs est la seule démocratie, aussi imparfaite soit-elle, du Moyen-Orient. Quant à la diaspora que chérit tant Michel Feher, elle n’existe plus, ou presque. Si les nazis ont perdu la guerre contre la démocratie, ils l’ont, hélas, gagnée contre les Juifs d’Europe : ils sont parvenus à clore près de deux mille ans de vie juive européenne, non seulement en assassinant des hommes, des femmes et des enfants, mais en abattant une civilisation entière — ses langues, ses bibliothèques, ses débats, ses mille manières d’habiter le monde. Le mot « Shoah » désigne une Catastrophe aux conséquences irrémédiables : comme dans tout génocide, il y a un avant, et il n’y a guère d’après. Il y avait onze millions de Juifs en Europe en 1939 ; il en reste aujourd’hui à peine 1,3 million. Et que dire, sinon que l’antisémitisme d’État soviétique a parachevé la déliquescence diasporique ? Hors États-Unis, la diaspora n’est plus que l’ombre d’elle-même. Michel Feher aura beau dire qu’il reste des Juifs en Europe. Oui. Mais l’Europe juive d’avant-guerre, cette masse humaine, culturelle, spirituelle, n’est plus : elle a été définitivement brisée. Surtout, il n’y a pas qu’en Europe que la diaspora est morte. Sur les 900 000 Juifs que comptait le monde arabe en 1945, il n’en reste aujourd’hui tout au plus 4 000. Comme l’énonce avec superbe Sophie Goldblum, « Feher, lui, préfère un bundiste mort à un sioniste en vie [14]».
Évoquer l’histoire exige un minimum de savoir et de rigueur, sous peine de sombrer dans des rêveries sans queue ni tête. Si les sionistes étaient réellement antisémites, comment expliquer l’attachement au mouvement sioniste de personnalités aussi respectueuses des droits humains que Robert Badinter, Léon Blum, Albert Camus, Albert Einstein, Franz Kafka, Raphaël Lemkin, Maurice Ravel, Arturo Toscanini ou Simone Veil — et l’hostilité à son endroit des Hitler, Staline, Maurras ou encore El Husseini, grand Mufti de Jérusalem ? La réponse saute aux yeux de qui veut bien voir. Assurément, la culture historique de Michel Feher est fort mince, travers fréquemment observé chez les philosophes : pour que tiennent leurs élaborations intellectuelles, il leur faut ignorer au premier chef l’histoire. C’est le cas de notre philosophe hors sol. Le souci n’est pas tant ce discours – qui, en temps normal, ne dépasserait pas un cénacle de militants extrémistes ou crédules – que sa réception. Dans un monde désormais à l’affût de tout ce qui peut miner la légitimité d’Israël et du sionisme, des intellectuels se retrouvent subitement portés au pinacle. C’était hier le cas de Shlomo Sand, aujourd’hui de Raz Segal, qui a accusé Israël de génocide dès le 13 octobre… 2023. Michel Feher en est également une belle illustration, lui que Le Monde vient subitement d’adouber.
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[1] Sionisme et antisionisme : les regards croisés de la sociologue Sylvaine Bulle et du philosophe Michel Feher, Le Monde, 11 jullet 2026
[2] Michel Feher, Redevenir juif : la fin d’un pacte de blanchiment réciproque. Paris, La Découverte, coll. « Petits cahiers libres », 2026, 224 p. ISBN 978-2-348-08877-3.
[3] Georges Bensoussan, Une nouvelle histoire du sionisme (1860-1950), Collection Folio histoire, Gallimard, Paris, 2026.
[4][4] Ibidem, page 106.
[5] Moses Hess, Rome et Jérusalem. La dernière question des nationalités (1862), trad. A.-M. Boyer-Mathia, Paris, Albin Michel, 1981.
[6] Georges Bensoussan, op.cit. page 107
[7] Le Droit de vivre, 14 décembre 1935. Lire à ce sujet Emmanuel Debono « La lutte contre l’antisémitisme aux sources du réveil juif et de l’émancipation » in Archives Juives, n°54(2), pp. 34-54.
[8] Léon Pinsker, Auto-émancipation. Avertissement d’un Juif russe à ses frères, Éditions Mille et une nuits (« La Petite Collection »), 2006, avec notes et postface de Georges Bensoussan, page 27.
[9] J. G. Fichte, Discours à la nation allemande (1808), trad. A. Renaut, Paris, Imprimerie nationale, 1992, huitième discours.
[10] Laura Fournier-Finocchiaro, « Le paradoxe Mazzini : ennemi et père de l’Italie du Risorgimento », Italies, n° 15, 2011)
[11] Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs (1952), Paris, Seuil, coll. « Points Essais ». Voir notamment le chapitre V « L’expérience vécue du Noir » et IV sur le « complexe de dépendance ».
[12] Christine Bard, Madeleine Pelletier, 1874-1939 : Logique et infortune d’un combat pour l’égalité, Côté-femmes, Paris, 1992.
[13] Natalie David Veil, La Petite Fille au ruban bleu : Le monde disparu d’Irène Cahen d’Anvers, Flammarion. Paris, 2026.
[14] Sophie Goldblum, « Le Juif imaginaire de Michel Feher, Les Juifs sont morts. Vive les Juifs », K, les Juifs, l’Europe, le XXIès. Paris, 7 juillet 2026.
Créé en mars 2024 suite aux massacres du 7 octobre et à leurs répercussions en Europe, l’Institut Jonathas est un centre d’études et d’action contre l’antisémitisme et contre tout ce qui le favorise en Belgique.
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