Deux poids, deux mesures
De Jette à Varsovie, une même grammaire
Addendum à l’analyse de la bannière exposée à Jette
Joël Kotek, président de l’Institut Jonathas
18 août 2026
Notre analyse de la bannière représentant Georges-Louis Bouchez coiffé d’un entonnoir, devant un drapeau américain dont les cinquante étoiles ont été remplacées par une étoile de David, nous a valu une objection. Elle mérite d’être prise au sérieux, car elle émane de Wodek Majewski, le directeur de l’atelier jettois, dont l’engagement démocratique n’est pas douteux. Cette objection tient en une idée : il ne s’agirait pas d’antisémitisme mais de critique politique.
La bannière qui représente Georges-Louis Bouchez inféodé aux Etats-Unis relèverait de la tradition anti-impérialiste et de l’antisionisme de bon aloi. L’accusation d’antisémitisme servirait ici à protéger un homme politique de la satire. Nous proposons de trancher la question par un test simple, et vérifiable par quiconque.
I. Le test de substitution
Une image antisémite ne se démontre ni à l’intention de son auteur, ni à la sensibilité de celui qui la regarde. Ces deux critères sont inutilisables car inaccessible et arbitraire. Elle se reconnaît à sa structure. Le test est le suivant. Prenons le dispositif de l’image : un drapeau américain dont la souveraineté a changé de mains, une étoile de David qui s’y substitue, un homme politique réduit à l’état de réceptacle ou de pantin. Conservons-le intact. Changeons seulement la cible et la couleur politique de celui qui l’emploie. Si l’image demeure acceptable, l’objection est fondée : c’est bien la critique politique qui la portait. Si elle devient soudain insupportable, alors ce n’était pas la critique politique qui la rendait acceptable. C’était l’identité de celui qui la formulait.
II. Ce que produit le test
Nous n’avons pas eu à imaginer le contre-exemple. Il existe, il est massif, et il vient d’un pays que notre contradicteur connait mieux que nous. La Pologne, le pays d’origine du directeur de l’atelier 34zéro. Et que dire qu’en Pologne, le même dispositif est en usage quotidien, à ceci près qu’il est employé non par la gauche mais par l’extrême droite nationaliste et catholique et ce, contre les libéraux et la gauche. Le mot d’ordre y est connu : « Polska, nie Polin » : « la Pologne, pas Polin », du nom hébraïque du pays. Grzegorz Braun, fondateur et président de la Konfederacja Korony Polskiej, aujourd’hui député européen, l’a radicalisé en « Ukropolin », contraction d’Ukraine et de Polin : la Pologne serait en voie d’absorption simultanée par les Ukrainiens et par les Juifs. Braun soutient de longue date qu’un complot vise à faire de la Pologne un « État juif ». C’est le même homme qui, le 12 décembre 2023, a éteint à l’extincteur la hanoukkia installée dans l’enceinte du parlement polonais (Sejm). Les banderoles qui accompagnent ce discours ne laissent rien à l’interprétation. L’une d’elles, brandie lors des manifestations contre la loi américaine dite Act 447 sur la restitution des biens spoliés, se lit comme une équation : la statue de la Liberté, coiffée d’une étoile de David, additionnée à une carte de la Pologne remplie d’or, égale un drapeau israélien et un drapeau polonais barré.
Le même discours que la bannière anti-Bouchez. La Pologne aux mains des Juifs américains et d’Israël. Antisémitisme ou « saine » dénonciation » ?
La souveraineté américaine est passée aux Juifs ; la Pologne suivra ; la nation disparaît. Que l’on compare. À Jette : un drapeau américain dont les étoiles sont devenues juives, et un homme politique qu’on remplit. À Varsovie : une statue de la Liberté devenue juive, et une nation qu’on vide. Le dispositif est identique. Seule l’adresse politique diffère.
III. Donald Tusk, ou l’enjuivement du démocrate
Le parallèle va plus loin encore, et il touche au point que nous tenions pour le plus important de notre analyse : un non-Juif peut être victime d’antisémitisme dès lors qu’on l’assigne à la catégorie. Georges-Louis Bouchez n’est pas juif. Donald Tusk non plus. L’un et l’autre sont pourtant traités, par leurs adversaires respectifs, selon la même procédure.

Les sites de la mouvance nationaliste polonaise diffusent depuis des années des montages représentant l’ancien président du Conseil européen en kippa devant le mur des Lamentations, entouré de Juifs orthodoxes, le doigt sur la bouche ; le geste du secret, celui de l’homme qui cache son origine véritable. Le thème est explicite : une biographie falsifiée, une identité dissimulée, un « faux curriculum ». Sur la couverture d’un ouvrage antisémite consacré au « lobby politique juif », le même Tusk devient une marionnette de bois, suspendue à des fils que tient une main sortie du drapeau américain, avec l’étoile de David en arrière-plan et cette légende : les affaires polonaises entre des mains étrangères ? Un pantin manipulé, un drapeau américain, une étoile de David. Ce n’est pas une ressemblance de famille avec la bannière de Jette : c’est la même phrase, prononcée dans une autre langue.
IV. Ce que l’objection suppose réellement
Nous voici au cœur du problème, et nous demandons qu’on veuille bien nous suivre jusqu’au bout. Personne, parmi ceux qui défendent la bannière de Jette, ne soutiendrait un instant que les images polonaises que nous venons de décrire relèvent du débat démocratique. Personne ne dirait qu’elles constituent une « saine dénonciation » de l’influence américaine. Personne ne les accrocherait, ni ne les défendrait au nom de la liberté artistique. Chacun y reconnaîtrait immédiatement, et à juste titre, de l’antisémitisme. Or il s’agit du même dispositif. Il faut donc que l’un des deux jugements soit faux. De deux choses l’une :
Ou bien ces images sont antisémites et alors la bannière de Jette l’est aussi, puisqu’elle dit rigoureusement la même chose.
Ou bien la bannière de Jette ne l’est pas et alors il faut avoir le courage d’ajouter que les banderoles de la Marche de l’Indépendance ne le sont pas davantage, et que Grzegorz Braun ne fait que critiquer une politique étrangère.
Nous ne connaissons personne qui accepte la seconde branche de l’alternative. Ce qui signifie que l’objection qui nous est faite ne porte pas, en réalité, sur le contenu de l’image. Elle porte sur l’identité de son auteur : une même proposition serait antisémite venant de la droite nationaliste, et légitime venant de la gauche « anti-sioniste » et/ou « anti-impérialiste ». C’est précisément cela, un deux poids deux mesures. Et c’est une position intenable, pour une raison qui n’a rien de polémique : l’antisémitisme n’est pas un délit d’opinion politique, c’est une grille de lecture du monde. Elle est disponible à droite comme à gauche, et elle produit les mêmes effets quel que soit le bord de celui qui l’emprunte. Il n’existe pas de causalité diabolique de gauche qui serait inoffensive.
V. Un argument que nos contradicteurs devraient entendre mieux que d’autres
L’ASBL qui a exposé cette bannière a été fondée par un homme venu de Pologne. Nous ne l’invoquons pas pour l’embarrasser, mais parce que la Pologne est l’endroit du monde où la démonstration est la plus courte. Ce pays comptait 3,3 millions de Juifs en 1939. Il en comptait moins de 300 000 en 1946. Il en compte aujourd’hui, selon les définitions retenues, de quelques milliers à quelques dizaines de milliers : moins d’un pour cent. Cette destruction, les nazis l’ont accomplie. Mais elle n’a pas commencé par des tueries de masse. Elle a commencé, comme toujours, par des mots et par des dessins : pas seulement nazis mais émanant aussi de cette Pologne catholique et réactionnaire hostile aux Juifs. C’est pourquoi la distinction entre antisémitisme de plume et antisémitisme de trait n’est pas une subtilité d’historien. L’image agit là où l’énoncé serait aussitôt rejeté. Écrivez sur un mur : « Georges-Louis Bouchez défend Israël parce qu’il est le pantin d’une Amérique aux mains des Juifs » : nul ne l’accrocherait. Dessinez-le, et l’on vous parlera de zone grise, de liberté artistique et d’espace public de conflit.
VI. Ce que nous demandons
Ce que nous exigeons c’est de la constance. Que ceux qui défendent cette bannière veuillent bien nous dire, publiquement, si les banderoles polonaises que nous avons citées leur paraissent relever, elles aussi, du débat démocratique. Leur réponse tranchera la question mieux que tous nos arguments. Et qu’ils veuillent bien considérer ceci, qui est notre dernier mot. Aucune des critiques légitimes que l’on peut adresser à Georges-Louis Bouchez sur ce dossier n’exigeait de convoquer une étoile de David. Qu’il ait fallu ce symbole, associé à l’entonnoir, pour dire ce qu’on voulait dire constitue, à soi seul, l’aveu d’antisémitisme.
Créé en mars 2024 suite aux massacres du 7 octobre et à leurs répercussions en Europe, l’Institut Jonathas est un centre d’études et d’action contre l’antisémitisme et contre tout ce qui le favorise en Belgique.

