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Le conflit le plus médiatisé au monde, pas l’inverse

Réponse à Thierry Michel

Joël Kotek, professeur émérite des Universités

14 septembre 2026

Contexte : le 18 août 2026, l’Association des Journalistes Professionnels de Belgique (AJP) publiait la carte blanche du réalisateur Thierry Michel ; le lendemain elle était partagée par la Fédération Européenne des Journalistes (EFJ).
Le 20 août, Joël Kotek adressait une demande de droit de réponse à l’AJP.
Le 24, refusant la publication de cette réponse, l’AJP remerciait Joël Kotek de « faire parvenir [sa] réaction à l’auteur de la carte blanche ».
La voici.

Commençons par ce qui ne nous oppose pas, et qui est considérable. Je ne défends pas la politique israélienne dans les territoires occupés. Je la condamne. La colonisation de la Cisjordanie est délibérée, elle est conduite depuis des décennies contre l’avis d’une majorité d’Israéliens et de la quasi-totalité des juristes internationaux. La conduite de la guerre à Gaza de son côté a causé un nombre trop important de victimes civiles est une évidence. Que des citoyens, des juristes et des ONG israéliennes elles-mêmes les dénoncent n’est pas un scandale : c’est le travail normal d’une société démocratique qui débat.  Au-delà de ce constat amer, je me dois de m’interroger sur la méthode de Thierry Michel. Car sa thèse centrale n’est pas une opinion, ce sont des affirmations de fait. Et ces affirmations de fait, qui sont vérifiables, sont tout simplement fausses.

Une thèse falsifiable

Thierry Michel soutient que certains mots – colonisation, apartheid, épuration ethnique, génocide – sont « bannis de nombreuses rédactions occidentales », que les journalistes qui tentent de les employer « savent qu’ils s’exposent », que l’autocensure est « rarement avouée mais souvent pratiquée », et qu’il en résulte « une reproduction quasi automatique de la terminologie officielle israélienne ». Surréaliste. Il suffit, pour éprouver cette thèse, d’ouvrir un journal. Ces mots ne sont pas absents du débat occidental : ils en sont devenus le vocabulaire courant. Mieux la vulgate. Ils ont été employés en une, en titre, en éditorial, par Libération, Le Soir, The Guardian, le New York Times, El Pais, Haaretz, à la RTBF et sur France Inter. Le mot « colonies » a remplacé « implantations » depuis bien longtemps dans l’usage de la presse francophone et anglosaxonne. S’agissant du conflit de Gaza, le mot « génocide », accusation que je récuse en tant que spécialiste des violences de masse, est ressassé jour après jour à longueurs de colonnes dans les principaux médias occidentaux. Il fait l’objet de dossiers, de tribunes, de débats télévisés, de prises de position d’associations de journalistes. Toujours s’agissant d’Israël, rarement ou jamais de conflits autrement plus meurtriers (Soudan, Yémen) ou emblématiques (Tibet, Xijiang). Soulignons à toutes fins utiles que les chiffres des victimes civiles universellement repris proviennent du ministère de la Santé de Gaza, administré par le Hamas, ce qui est parfaitement défendable en l’absence d’autre source, mais s’accorde mal avec l’idée d’un alignement automatique sur la parole officielle israélienne. On peut juger cet usage justifié. On peut le juger abusif. Ce que l’on ne peut pas soutenir, c’est qu’il est interdit.

Un texte qui se réfute par ses propres notes

Il y a plus troublant. Pour établir que la vérité sur Gaza est étouffée, Thierry Michel convoque la Cour internationale de justice (CIJ), la Commission d’enquête « indépendante » du Conseil des Droits de l’Homme, le Haut-Commissariat aux droits de l’homme, Amnesty International, Human Rights Watch, B’Tselem, Physicians for Human Rights-Israel, l’International News Safety Institute. Comment en est-il informé ? Par la presse, pardi ! Par ces mêmes rédactions dont il affirme qu’elles s’autocensurent face « aux groupes de lobbyings bien organisés ». Son appareil de preuve est entièrement constitué de ce qu’il décrit comme inaudible. Un tabou dont on peut dresser la bibliographie en vingt lignes n’est pas un tabou : c’est une vulgate, une doxa. Le même paradoxe traverse son analyse des sources. Il explique, à juste titre, qu’Israël interdit l’accès de Gaza à la presse internationale et que les rédactions dépendent donc des agences et des équipes palestiniennes sur place. Puis il conclut que la couverture reproduit le lexique israélien. Les deux propositions ne peuvent être vraies ensemble. Si la quasi-totalité des images, des témoignages et des bilans nous parvient de journalistes palestiniens – dont il rappelle, à raison, le prix qu’ils ont payé -, alors le récit dominant (et plus que largement diffusé de par le monde) est très majoritairement construit depuis Gaza, certainement pas depuis les porte-parole de Tsahal.

Le cas de la Cour internationale de justice

Thierry Michel reproche aux médias d’avoir minoré l’ordonnance du 26 janvier 2024, en réduisant à une brève le fait que la Cour aurait jugé « plausible » l’accusation de génocide. C’est l’inverse qui s’est produit. Joan Donoghue, présidente de la Cour au moment de cette ordonnance, est venue préciser publiquement en avril 2024, sur la BBC, que la Cour n’avait pas dit cela. Elle avait jugé plausible le droit des Palestiniens à être protégés d’un génocide – condition procédurale pour ordonner des mesures conservatoires – et non la réalité d’un génocide. Elle a explicitement qualifié de contresens la lecture qui s’était imposée dans la presse. Dont acte. Autrement dit : sur le point le plus grave, la presse occidentale n’a pas édulcoré dans un sens favorable à Israël. Elle a sur-lu dans l’autre sens, et il a fallu que la présidente de la Cour vienne rectifier. On peut penser beaucoup de choses de cet épisode. Pas qu’il illustre une prudence complaisante. On croit entendre ce que l’on veut entendre.

Résister n’autorise pas à tuer des civils

Thierry Michel oppose au « droit de se défendre » un « droit de résister » qui serait passé sous silence. On oubliera volontiers, par charité, l’interview de ce professeur de droit international qui, le soir même des massacres du 7 octobre, les justifia à mi-mot au nom précisément du droit à résister. Le droit international distingue pourtant deux questions que le texte de Thierry Michel confond. La première est celle de la légitimité du recours à la force contre une occupation. Elle est discutée, et un peuple occupé n’est certainement pas tenu à la passivité. La seconde est celle des moyens. Et sur ce point, il n’y a pas de débat : aucune cause, aucune légitimité, aucune situation d’oppression n’autorise le meurtre délibéré de civils. C’est le principe de distinction, il est absolu, il s’impose à toutes les parties, et il ne se négocie pas contre un bilan de légitimité. Le 7 octobre 2023, les commandos terroristes du Hamas n’ont pas attaqué des colonies de Cisjordanie. Ils ont attaqué des kibboutzim situés en territoire israélien souverain et un festival de musique. Ils ont tué, violé et enlevé des civils, dont des enfants, des vieillards et des survivants de la Shoah. Je cherche, dans l’histoire des résistances européennes – française, belge, polonaise, juive -, une opération dont l’objectif assigné aurait été le massacre des familles civiles de l’occupant allemand. Je ne la trouve pas. Nommer cela « résistance » n’est pas restituer une symétrie oubliée : c’est effacer la seule distinction qui protège encore les civils, de tous les côtés. Rappelons au passage que la Bande de Gaza était alors, depuis 2005, en contrôle total du Hamas, un mouvement terroriste surarmé, c’est-à-dire hors la présence du moindre soldat israélien.

Otages et détenus

Thierry Michel voudrait que les prisonniers palestiniens soient eux aussi appelés « otages ». Là encore, le vocabulaire n’est pas arbitraire. Un otage, au sens du droit international, est une personne enlevée et détenue pour contraindre un tiers. Un détenu, fût-il détenu abusivement, relève d’un système juridique, critiquable devant des juridictions, y compris israéliennes. Ce ne sont pas deux mots pour une même chose. Demander leur fusion, ce n’est pas rétablir l’égalité des souffrances : c’est supprimer une catégorie juridique qui protège précisément contre l’enlèvement.

Quelle métropole ?

Sur sa grille coloniale, je ne puis aussi que m’interroger.  Affirmer qu’Israël soit né d’une entreprise coloniale résiste mal à l’examen. Une colonisation suppose une métropole (la Belgique), une étrangéité au territoire (les Belges au Congo), une volonté d’exploitation des populations autochtones (Léopold II). Les Juifs sont des indigènes de cette terre qui est autant, faut-il le préciser, Israël que la Palestine. Michel oublie-t-il que la majorité de la population israélienne n’est pas « blanche » mais originaire du Mashrek et du Maghreb. Quant à l’idée de colonialisme, il faudra souligner que la puissance mandataire, la Grande-Bretagne, a combattu le projet sioniste : Livre blanc de 1939 fermant l’immigration au moment précis où l’entreprise nazie se précisait, blocus naval jusqu’en…1948 avec l’internement des rescapés dans des camps d’internement à Chypre. En 1947-1948, la France et les États-Unis appliquaient un embargo sur les armes. L’armement décisif du jeune État juif est venu de Tchécoslovaquie, avec l’aval de l’Union soviétique. L’armée jordanienne qui envahit le jeune Etat juif dès le 15 mai 1948 était dirigée par des officiers britanniques. Idem pour l’Egypte monarchique.  Le mouvement sioniste fut un mouvement de réfugiés, majoritairement progressistes (kibboutzim),  autant qu’un mouvement national, produit des pogroms, de l’extermination puis de l’exil du monde arabe, revendiquant un lien à une terre d’origine. On peut en discuter les modalités, et l’on doit en discuter les conséquences pour les Palestiniens – les départs volontaires et les expulsions, les villages détruits, tout cela est établi et je ne le nie pas. Mais on ne peut soutenir que la question palestinienne relève d’une situation coloniale. Faire de 1948 un simple chapitre de l’histoire des empires européens exige d’ignorer que les Juifs d’Europe n’étaient les colons de personne, et que les Juifs européens et du monde arabe (900 000 environ, dont il reste aujourd’hui moins d’1%) n’y sont pas arrivés en conquérants mais en exilés. Rappelons enfin qu’en 1947, les sionistes ont accepté le plan de partage de la Palestine mandataire prévoyant un État arabe à côté d’un État juif, et que ce sont les États arabes et le Haut Comité arabe qui l’ont rejeté et mené une guerre qu’ils ont perdue (cette défaite inattendue est le premier sens du concept de Nakba). Cela ne solde aucun compte pour la suite. Cela interdit de raconter cette histoire comme celle d’un refus unilatéral.

La question que Thierry Michel ne se pose pas

Thierry Michel fait la sociologie de l’attention médiatique. C’est un exercice légitime. Appliquons-le jusqu’au bout. Depuis avril 2023, la guerre du Soudan a produit la plus grande crise de déplacement de la planète, une famine reconnue, des massacres de masse au Darfour, le siège d’El-Fasher. Combien de « unes » ? Combien d’éditions spéciales ? La Syrie, le Yémen, les Kurdes, la répression en Iran, le Tigré : des centaines de milliers de morts, une couverture quasi nulle. Le Conseil des droits de l’homme des Nations unies maintient un point 7 permanent à son ordre du jour, consacré au seul Israël : aucun autre État au monde ne fait l’objet d’un point de nature structurelle. En octobre 2022, ce même Conseil a rejeté par 19 voix contre 17 une résolution qui proposait simplement d’ouvrir un débat sur le Xinjiang, après que le Haut-Commissariat eut lui-même évoqué de possibles crimes contre l’humanité. Pas un débat. Pas une condamnation. Rien. Notons encore cette statistique, depuis 2006, le Conseil des Droits de l’Homme à condamné 112 fois Israël, soit 53% du total des condamnations ! Dont acte. Si le monde souffrait d’un aveuglement pro-israélien, ces chiffres seraient inversés. Ils ne le sont pas. Il existe bien un deux poids deux mesures dans le traitement international du conflit. Il ne joue simplement pas dans le sens que décrit Thierry Michel. C’est une évidence.

Le point le plus délicat

Je terminerai par ce qui me paraît le plus problématique dans ce texte, et je le dirai avec précaution, parce que l’accusation dont je vais parler est trop souvent brandie à tort et perd, à force, toute valeur. Thierry Michel n’écrit nulle part qu’un lobby juif contrôlerait la presse, et je me garderai de le lui faire dire. Il prend même soin de préciser qu’il ne s’agit pas d’un complot. Mais examinons l’architecture de son argument : des rédactions qui ne disent pas ce qu’elles savent ; une peur diffuse dont personne ne témoigne mais qui produirait des effets massifs ; des « groupes de lobbying bien organisés » jamais nommés ; des pressions d’ambassades et des menaces publicitaires jamais documentées ; et l’accusation d’antisémitisme présentée comme une « arme de dissuasion ». Cette structure – un pouvoir occulte, une opinion manipulée à son insu, une accusation dont la fonction est de faire taire – a une histoire longue, et cette histoire, il le sait mieux que personne, ne s’est pas bien terminée. Je ne dis pas qu’il la reprend sciemment. Je dis qu’elle est disponible, qu’elle est familière, et qu’un texte qui la mobilise sans nommer ses acteurs ni produire ses preuves devrait au minimum s’interroger sur ce qu’il réactive.

Et je note qu’elle est ici invoquée pour expliquer un silence qui n’existe tout simplement pas. Je ne demande pas à Thierry Michel de renoncer à ses conclusions. Je lui demande de ne pas présenter comme censurée une thèse que l’on entend partout, comme héroïque une position devenue majoritaire, et comme un tabou un vocabulaire qui est devenu, à tort ou à raison, celui de la presse occidentale. Le débat sur Gaza mérite mieux que la posture du proscrit. Il mérite qu’on discute des faits, ce que je viens d’essayer de faire.

Joël Kotek est historien, professeur émérite à l’Université libre de Bruxelles, où il enseigne toujours l’histoire de la Shoah et des génocides.


Carte blanche de T. Michel sur le site de l’AJP

Créé en mars 2024 suite aux massacres du 7 octobre et à leurs répercussions en Europe, l’Institut Jonathas est un centre d’études et d’action contre l’antisémitisme et contre tout ce qui le favorise en Belgique.

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