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31 août 2001, le secrétaire général de l’ONU Kofi Annam (à droite) prend la parole à l’ouverture de la conférence mondiale contre le racisme, à Durban (© UN Photo/Evan Schneider)

31 août 2001, le secrétaire général de l’ONU Kofi Annan (à droite) prend la parole à l’ouverture de la conférence mondiale contre le racisme, à Durban
© UN Photo/Evan Schneider

Du palestinisme à la palestinisation des esprits : la matrice de Durban

par Viviane Teitelbaum, sénatrice, secrétaire générale de l’Institut Jonathas, Marina Blitz, co-fondatrice et administratrice de l’Institut Jonathas, Joël Kotek, historien, président de l’Institut Jonathas.

La conférence mondiale contre le racisme organisée par l’ONU à Durban en 2001 a l’été l’occasion d’un déferlement d’accusations et d’attaques à l’encontre de l’État d’Israël. L’expression d’une solidarité avec les Palestiniens s’est alors mue en une sorte de religion civile, universelle, mondiale prônant une haine radicale d’Israël : le palestinisme.

La « Conférence mondiale contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance qui est associée », organisée par l’ONU à Durban (Afrique du Sud) du 31 août au 7 septembre 2001, devait consacrer l’universalité des droits humains. Elle a au contraire ouvert une ère où le langage des droits humains s’est transformé en champ de bataille morale devenant un instrument de polarisation idéologique.

Le Forum des organisations non gouvernementales, réuni en marge de la conférence, a ravivé la polémique sur le Proche-Orient en adoptant une résolution qualifiant Israël « d’État raciste » coupable (déjà) de « génocide », de « nettoyage ethnique » et de « terrorisme d’État ». Les ONG y appelaient à « l’arrêt immédiat des crimes racistes systémiques perpétrés par Israël » et déclaraient l’État juif « État d’apartheid ». Sous couvert d’antiracisme, un nouveau récit antisémite s’est imposé.
Quand, à Durban, le sionisme fut assimilé au racisme, un basculement s’est opéré : le langage des droits humains a cessé d’être universel pour devenir sélectif, haineux. De ce creuset est né le palestinisme, non pas comme simple solidarité avec le peuple palestinien, mais comme une véritable religion civile, universelle, mondiale. Héritier du tiers-mondisme des années 1970, il érige la Palestine en symbole universel de l’innocence opprimée, et Israël en incarnation du pouvoir illégitime, bref, du « Mal ».

Dans ce schéma, Israël est toujours coupable, le Palestinien toujours victime, et la Shoah devient parfois un « privilège mémoriel » à relativiser. Dans ce récit, le Palestinien devient la figure rédemptrice des luttes globales, le miroir des culpabilités occidentales, l’ultime cause vertueuse à défendre pour préserver une identité morale.

Convergence des haines

Durban a été le moment d’institutionnalisation de cette idéologie. Progressivement, dans les ONG, les universités et les médias, ce récit s’est imposé comme boussole morale : pour exister du « bon côté », il faut condamner Israël. Dans nombre de milieux militants ou académiques, la Palestine est devenue la pierre de touche de la vertu politique : s’y référer, c’est prouver sa pureté idéologique.

Le « palestinisme » érige la Palestine en symbole universel de l’innocence opprimée, et Israël en incarnation du pouvoir illégitime, bref, du « Mal ».

La lutte politique s’est muée en conflit quasi-religieux, parfois teinté d’une dimension eschatologique avec à la clef la disparition d’Israël pour sauver le monde ou à tout le moins la condition symbolique d’un monde « réparé ».
Les institutions internationales et de nombreuses ONG ont articulé la critique décoloniale et la cause palestinienne dans un langage commun — intersectionnalité, justice sociale, anti-impérialisme — qui a transformé la question israélo-palestinienne en paradigme opposant le Bien au Mal. Des mouvements militants comme Black Lives Matter, Indigenous Rights ou certains réseaux féministes postcoloniaux ont, eux aussi, intégré la Palestine comme « cause-monde », la cause de toutes les causes. Le conflit du Proche-Orient a cessé d’être un sujet politique pour devenir un symbole moral total.

C’est ce qu’on peut appeler la palestinisation des esprits : un processus qui place la question palestinienne au centre du débat public et réordonne autour d’elle les perceptions, les indignations et les priorités. Ce prisme idéologique s’est aussi imposé dans certains milieux féministes, où la cause palestinienne est devenue l’étendard de toutes les luttes contre le « patriarcat colonial ». Une partie du féminisme contemporain, influencée par les paradigmes décoloniaux, a ainsi substitué à l’universalisme des droits des femmes une logique identitaire, où la dénonciation de « l’Occident oppresseur » prime sur la solidarité entre femmes. Une partie du féminisme intersectionnel, en s’alignant sur cette lecture géopolitique du monde, a délaissé son exigence universaliste. On en voit aujourd’hui les effets : le silence assourdissant ou à tout le moins la gêne de certaines organisations face aux violences sexuelles massives commises le 7-Octobre rappellent combien la solidarité peut se perdre lorsqu’elle s’enferme dans une hiérarchie des victimes.

Une « haine vertueuse »

Dans ce cadre, l’antisémitisme change de forme. Il ne se dit plus racial ni religieux, mais politique et moral : le Juif devient le « sioniste », symbole du pouvoir et de l’oppression.  On assiste à une blanchisation du Juif et à une victimisation absolue du Palestinien : une grille de lecture qui organise la compassion à sens unique. Ainsi s’installe un antisémitisme vertueux, dissimulé derrière le vocabulaire des droits humains et de l’antiracisme.
Ce phénomène a des conséquences intellectuelles et politiques majeures. Il produit une polarisation émotionnelle : Israël n’est plus perçu comme un acteur politique, mais comme un « repoussoir moral total ». Le conflit israélo-palestinien devient une métaphore universelle qui absorbe toutes les luttes, empêche toute nuance et alimente une compétition des mémoires au nom d’un anticolonialisme global. La connaissance s’efface au profit de l’émotion, et la morale se substitue à la raison.

Reconnaître cette dérive ne revient pas à nier la souffrance palestinienne. C’est, au contraire, refuser qu’une cause légitime serve de paravent à la haine.

Reconnaître cette dérive ne revient pas à nier la souffrance palestinienne. C’est, au contraire, refuser qu’une cause légitime serve de paravent à la haine. Car lorsque la morale devient arme de haine, l’universalisme s’effondre. Et lorsque l’indignation remplace la raison, le discours sur la paix perd toute crédibilité. C’est ce qu’Eva Illouz a nommé, à juste titre, la« généalogie d’une haine vertueuse » — cette transformation du ressentiment en vertu morale, où la haine se croit juste parce qu’elle s’exprime au nom du bien.

La Durbanisation a créé le cadre idéologique, le palestinisme en a forgé le mythe, et la palestinisation des esprits en est devenu le bras armé. Elle imprègne désormais nos débats, nos médias et nos émotions. Il est urgent de déconstruire ce triptyque pour rendre à la justice et à la paix leur sens premier : celui qui inclut, et non celui qui condamne.

Article initialement publié dans le Droit de Vivre

Créé en mars 2024 suite aux massacres du 7 octobre et à leurs répercussions en Europe, l’Institut Jonathas est un centre d’études et d’action contre l’antisémitisme et contre tout ce qui le favorise en Belgique.

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