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Iran : plus qu’une crise, c’est une révolution, portée d’abord par des femmes

par Viviane Teitelbaum, Sénatrice, présidente Europe du Conseil International des Femmes, Secrétaire générale de l’Institut Jonathas et Sylvie Lausberg, historienne, psychanalyste, Secrétaire générale Europe du Conseil International des Femmes.

15 janvier 2026

Depuis plusieurs mois, l’Iran avait presque disparu des radars médiatiques belges et même français. Non pas parce que la répression aurait cessé, ni parce que les femmes iraniennes auraient renoncé à se battre, mais parce que notre attention collective s’est déplacée ailleurs. Ce silence n’est ni accidentel ni anodin. Il est politique. Et du point de vue féministe, il est profondément préoccupant.

Car ce qui se joue aujourd’hui en Iran n’est pas une simple crise sociale liée à la vie chère, ni une vague de contestations parmi d’autres. C’est une révolution, portée d’abord par des femmes, puis par une jeunesse qui refuse un ordre fondé sur la peur, le contrôle des corps et la violence institutionnelle. Une révolution dont le nom même — Femme, Vie, Liberté — dit l’essentiel.

Une révolution féministe invisibilisée
En 2022, la mort de Mahsa Amini, arrêtée pour un voile prétendument mal porté, n’a pas été un simple déclencheur émotionnel. Elle a révélé au monde ce que les Iraniennes savaient déjà: dans la République islamique, le corps des femmes est un champ de bataille politique. Leur apparence, leur comportement, leur liberté de mouvement sont soumis à un contrôle d’État qui peut aller jusqu’à la mort.

Depuis lors, les Iraniennes ont brûlé leurs voiles, affronté la police des mœurs, défié les tribunaux révolutionnaires; elles ont été arrêtées, violées en détention, exécutées, y compris lorsqu’elles étaient mineures. Les rapports internationaux s’accumulent. Les témoignages aussi. Et pourtant, la couverture médiatique a été quasi inexistante pendant de longues semaines. Depuis peu, les médias tant en Belgique qu’en France, évoquent la situation en Iran mais sans relever le rôle central qu’y jouent les femmes contre un système de domination patriarcale et théocratique.

Réduire ce mouvement à une colère sociale contre l’inflation ou la précarité est une erreur d’analyse. Femme, Vie, Liberté n’est pas une revendication sectorielle : c’est la mise en cause de l’existence même d’un régime théocratique et patriarcal qui opprime, torture et assassine depuis 47 ans. En ce sens, il s’agit de l’un des mouvements féministes les plus courageux de notre époque.

Ces femmes iraniennes ne sont ni silencieuses ni invisibles. Elles parlent. Elles documentent. Elles alertent. Des voix comme celles de Masih Alinejad ou Mona Jafarian, rejointes par des féministes universalistes appellent l’Occident à ne pas regarder ailleurs et alertent inlassablement sur la répression continue, la multiplication des arrestations et la peur au quotidien.

Mais ces voix dérangent. Parce qu’elles obligent à affronter une réalité inconfortable: celle d’un féminisme occidental parfois hésitant dès lors que la violence est exercée au nom d’une idéologie religieuse. Comme si dénoncer l’oppression des femmes en Iran risquait de heurter des équilibres diplomatiques, culturels ou politiques jugés plus importants que la liberté et la vie de ces femmes.

Certaines l’ont dit publiquement. Sophia Aram, parmi d’autres, a dénoncé cette forme d’aveuglement sélectif qui fait le lit de l’invisibilisation,la fatigue médiatique qui ressemble bien souvent à une démission morale.

D’autres voix iraniennes en exil, tout aussi lucides et dérangeantes, tiennent le même discours. Abnousse Shalmani ne cesse de rappeler que la République islamique n’est pas une culture à respecter, mais un régime à combattre, et que le relativisme occidental face à l’oppression des femmes relève moins de la tolérance que de la lâcheté intellectuelle.

À l’instar de ces femmes courageuses il faut insister sur le fait que le combat des Iraniennes n’est pas une revendication périphérique, mais le cœur même d’un affrontement entre liberté et soumission, entre universalité des droits et accommodements idéologiques.

Ce silence fait écho à un autre malaise récent : celui entourant la reconnaissance des violences sexuelles commises lors du 7 octobre 2023. Là aussi, des femmes ont témoigné. Là aussi, des faits ont été documentés. Et là aussi, une partie du débat public a hésité, relativisé, parfois nié, au nom de grilles idéologiques préexistantes.

Le parallèle ne vise pas à confondre les contextes, mais à mettre en lumière un mécanisme commun : la hiérarchisation des victimes. Toutes les femmes ne seraient pas également dignes d’être crues, défendues ou soutenues. Certaines violences seraient plus «audibles» que d’autres, en fonction de l’identité de leurs auteurs ou de l’embarras politique qu’elles génèrent.

Un féminisme cohérent ne choisit pas ses combats en fonction de leur facilité médiatique ou de leur compatibilité idéologique. Il commence par un principe simple : croire les femmes et refuser toute instrumentalisation qui mène au silence.

Aujourd’hui encore, l’oubli menace de produire les mêmes effets. Chaque fois que l’Occident se tait, ce sont les femmes qui paient le prix le plus élevé. Leur liberté devient une variable d’ajustement.

Le silence n’est pas une neutralité. C’est un abandon. Abandon des femmes iraniennes qui continuent de résister. Abandon des femmes Afghanes. Abandon d’un féminisme universaliste qui devrait être capable de nommer toutes les oppressions.

Femme, Vie, Liberté est une ligne de fracture pour le féminisme contemporain. Il nous oblige à choisir : regarder ailleurs, ou regarder en face. Se taire, ou assumer que la solidarité féministe n’a de sens que si elle est sans conditions.

Créé en mars 2024 suite aux massacres du 7 octobre et à leurs répercussions en Europe, l’Institut Jonathas est un centre d’études et d’action contre l’antisémitisme et contre tout ce qui le favorise en Belgique.

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