
Ne pas cacher, mais expliquer : pour une pédagogie des images antijuives
Manon Chaidron, doctorante en histoire de l’art à l’UCLouvain ; Viviane Teitelbaum, sénatrice et secrétaire générale de l’Institut Jonathas ; Philippe Pierret, historien, Zentrum für Antisemitismusforschung (Berlin) ; Joël Kotek, historien, président de l’Institut Jonathas, senior fellow ISGAP (N-Y)
Le 22 avril dernier, une nouvelle plaque a été apposée dans la cathédrale Saints-Michel-et-Gudule, en présence du grand rabbin de Bruxelles, Albert Guigui, et de l’archevêque de Malines-Bruxelles, Mgr Luc Terlinden. Elle s’inscrit dans le sillage de Nostra Aetate, qui a profondément transformé les relations entre Juifs et chrétiens. Cette plaque qui fait suite à celle de 1970 – pourtant très vite reconnue comme peu claire pour ne pas dire tendancieuse – marque une avancée importante. En effet, elle conteste la véracité de la légende représentée sur les vitraux de la cathédrale, réalisés au XIXe siècle par le maître verrier Jean-Baptiste Capronnier. En 1370, des Juifs parmi lesquels figure un certain Jonathas, sont accusés d’avoir profané des hosties, ce qui engendre une vague de haine et des violences meurtrières à l’encontre des diverses judaïcités brabançonnes.
Remettre en cause ce récit et les dispositifs visuels qui l’ont porté reste toutefois insuffisant pour le déconstruire et en neutraliser les effets. Nommer la faute ne suffit pas : encore faut-il expliquer comment elle s’est construite, propagée et imposée, en particulier par le biais des images. La plaque, si elle reconnaît le caractère infondé de cette légende et la condamne, ne propose pas les clés de lecture nécessaires pour comprendre comment cette mémoire accusatrice et mortifère s’est imposée, ni les mécanismes de sa fabrication, qui, seuls, permettraient de la déconstruire et d’éviter que l’histoire ne se répète. Or, ces mécanismes sont indissociables des images qui ont porté et fixé ce récit : elles en organisent la mise en scène, en orientent la lecture et en renforcent la charge émotionnelle. Dès lors, sans une analyse des dispositifs visuels, de leurs codes, de leurs choix narratifs et de leur réception, la dénonciation demeure incomplète, laissant intacte une part des conditions qui ont rendu ce récit opérant et durable.
Engager un véritable travail critique
C’est précisément par-là que le travail devrait précisément commencer : dans l’explication politique de ces images, et non dans leur seule condamnation. En effet, ces images ne posent pas seulement problème par leur contenu, mais également par les conditions dans lesquelles elles sont données à voir. Laissée sans explication, leur exposition risque de renouveler les stéréotypes qu’elles véhiculent. A l’inverse, les inscrire dans un dispositif explicatif permettrait d’engager un véritable travail critique, en donnant au public les moyens de comprendre les enjeux idéologiques, confessionnels et politiques qui ont présidé à leur production et à leur diffusion. C’est dans leur exposition contextualisée que réside la solution.
Ce principe vaut également pour le cycle d’huiles sur toiles monumentales réalisé lors du jubilé de 1720, qui figure les scènes les plus violentes de la légende, telles que la profanation des hosties ou la mise à mort des protagonistes. Ceux-ci y sont volontiers représentés avec des visages caricaturés, grimaçant d’une colère rageuse et mobilisant tout un arsenal de stéréotypes permettant d’identifier la figure du Juif, le tout financé par de hautes autorités politiques et religieuses. Ces œuvres, soustraites volontairement à notre regard, savamment reléguées dans des espaces inaccessibles, n’ont fait par la force des choses l’objet d’aucun travail critique. Leur mise l’écart, sous prétexte de contraintes matérielles ou financières, apparaît comme une manière d’éluder la difficulté : ne pas montrer, pour ne pas avoir à expliquer ; ne pas exposer, pour ne pas avoir à assumer. Le manque de transparence qu’entretiennent les responsables de ce patrimoine pose question.
Dévoiler les mécanismes des stéréotypes
L’historicisation de ces toiles du XVIIIe siècle ainsi que des vitraux de la cathédrale devrait être la condition même de leur exposition. Elle rappellerait que ces images ne sont ni neutres ni intemporelles, mais, au contraire, qu’elles ont participé à la construction et à la diffusion de discours hostiles envers les Juifs. Les stéréotypes qu’elles mobilisent s’inscrivent dans une longue tradition, dont la force tient à leur répétition et à leur capacité d’adaptation. Ils continuent en effet de circuler, sous de nouvelles formes, dans les imaginaires contemporains. Il suffit de se reporter aux publications du jeune Institut Jonathas, qui n’a pas choisi ce patronyme par hasard, pour s’en convaincre. Analyser leur genèse permettrait de mieux saisir les mécanismes de leur réactivation et, ainsi, de les désamorcer. L’exposition dans la cathédrale de ces œuvres pourrait participer à un projet d’envergure : donner au public les moyens d’appréhender la manière dont se construisent et se transmettent les stéréotypes. Un tel dispositif contribuerait à inscrire plus pleinement la cathédrale dans l’histoire multiconfessionnelle de Bruxelles, en prolongeant, sur le plan muséographique et pédagogique, le dialogue interreligieux amorcé par les plaques commémoratives. Et pourquoi pas songer à prêter l’une ou l’autre de ces œuvres au Musée Juif de Belgique en cours de rénovation ?
Ce n’est donc pas leur présence qui pose problème, mais les conditions de leur visibilité. Entre silence et exposition critique se joue moins une question de conservation que de responsabilité : celle de rendre ces images lisibles, discutables, et historiquement situées. Gageons que notre réflexion trouvera écho au sein des instances concernées et permettra de poursuivre une dynamique tant scientifique que spirituelle.
Créé en mars 2024 suite aux massacres du 7 octobre et à leurs répercussions en Europe, l’Institut Jonathas est un centre d’études et d’action contre l’antisémitisme et contre tout ce qui le favorise en Belgique.


