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ISRAËL. TROIS ÉNONCÉS ET UNE PRÉDICTION 

DANIEL RODENSTEIN

(membre du comité d’honneur et chercheur associé de l’Institut Jonathas)
15 juin 2026

C’est avec un grand découragement et un peu d’espoir que je me suis résigné à écrire ce que vous allez peut-être lire jusqu’au bout, afin d’essayer, encore une fois, de montrer que, derrière une pure et juste colère vis-à-vis d’Israël et un souhait tout aussi juste et pur de voir naître enfin un État palestinien, se trouve souvent tapi le vieil et rance antisémitisme de toujours.

  1. Toute personne qui pense qu’Israël ne devrait pas exister et qui ne réclame pas, en même temps, la disparition du Cambodge, du Soudan, de la Syrie, du Pakistan et du Rwanda devrait réfléchir afin de prendre conscience de ce qu’il y a d’antisémite dans sa pensée.

On est en droit de croire qu’un pays dont les dirigeants commettent des crimes abominables, qui provoquent l’horreur et le dégoût universels, ne devrait pas avoir le droit d’exister ; cette opinion pouvant sembler exagérée, absurde, juste ou même nécessaire. Par exemple, un pays dont les dirigeants commettent un génocide est un pays dont la population participe nécessairement à ce génocide, car aucun pays ne peut entreprendre une si grande œuvre en s’appuyant sur ses seuls dirigeants. Dès lors, on devrait pouvoir souhaiter la disparition de tout pays ayant commis un génocide. Suivant ce raisonnement – et si l’on admet qu’un tel souhait est légitime -, on pourrait vouloir la disparition de la Turquie, en raison du génocide des Arméniens de l’Empire ottoman, ou de l’Allemagne, en raison du génocide des Hereros.

Selon le même principe, les pays ayant été le théâtre de crimes abominables, comme l’écrasement de centaines de milliers, sinon de millions, de citoyens, devraient également pouvoir faire l’objet du même souhait d’évaporation. Le Cambodge, la Syrie et le Soudan sont dans ce cas. On pourrait ajouter les États qui constituent pour leurs voisins une menace vitale, pouvant conduire à l’extinction de leur peuple. Le Tibet est ainsi menacé par la Chine, l’Ukraine par la Russie. On pourrait aussi ajouter les pays nés d’une colonisation ayant pratiquement éliminé la population aborigène. Pensons à l’Australie, à l’Argentine, au Chili ou au Canada. Si l’on veut uniquement la disparition d’Israël, et celle d’aucun autre État dont je viens d’évoquer les méfaits, cela signifie qu’il y a un problème. Si l’on veut effacer Israël parce qu’il commettrait un génocide, pourquoi lui seul ? Si c’est parce que ce pays est militariste et menaçant, pourquoi ne pas viser les autres pays se trouvant dans le même cas ? Si c’est parce qu’il est colonialiste et risque d’anéantir la population d’origine, que fait-on des autres pays similaires ? Les réponses à ces questions sont simples. Le lecteur devrait pouvoir les découvrir sans effort.

  1. L’antisémitisme actuel n’est en rien justifié par la politique israélienne ni par l’existence d’Israël.

Le Hamas, le Hezbollah, les Houthis et l’Iran ont tous déclaré la guerre à Israël à partir du 7 octobre 2023. Toute personne raisonnable peut attribuer aux atrocités israéliennes commises pendant ces guerres la clameur universelle dirigée contre l’État juif et contre ses soutiens, partout où ils se trouvent, soutiens du pays – et non des atrocités – qui sont très souvent eux-mêmes Juifs. Ainsi, les occupations de campus universitaires, les marches et manifestations de milliers, sinon de millions, de personnes éprises de paix et de justice, les appels au boycott d’artistes et de scientifiques israéliens, les exigences d’exclusion de tout ce qui évoque l’Israélien ou le Juif, les fusillades mortelles en Australie, les attentats meurtriers aux États-Unis ou en Angleterre, la profanation de la tombe de Jean Gol ou le plastiquage de la synagogue de Liège pourraient être considérés comme la conséquence tragique, mais logique et inéluctable, des méfaits et des crimes israéliens à Gaza et ailleurs. Il est plus difficile d’attribuer à l’offensive israélienne à Gaza, et de justifier par elles, les autodafés au cours desquels on brûlait des Juifs en Espagne il y a quatre cents ans ; l’exécution par le feu, à Bruxelles en 1370, de Juifs accusés d’avoir profané des hosties ; les rafles de Juifs à Anvers en 1942 par la police anversoise ; l’attentat du Musée juif de Bruxelles, bien antérieur au 7 octobre 2023 ; ou encore Treblinka, Majdanek, Sobibor, Chełmno… En réalité, les faits eux-mêmes ne constituent jamais des justifications. Ils ne sont que des prétextes, des excuses permettant de donner libre cours au désir de violence et d’agression à l’encontre des Juifs. Ou alors, si ceux qui haïssent aujourd’hui les Juifs sont convaincus que les faits actuels justifient réellement leur haine, ils devraient savoir – et réfléchir à ce fait – que, pour les bourgeois brabançons de 1370, c’était la prétendue profanation des hosties qui justifiait la condamnation des Juifs au bûcher. Pour les dirigeants allemands du IIIe Reich, c’était parce que les Juifs étaient réellement, à leurs yeux, le malheur de l’Allemagne qu’il fallait absolument les faire disparaître de la surface de la Terre. Pour les Européens atterrés par la peste noire de 1348, c’était réellement parce que les Juifs empoisonnaient les puits qu’il fallait les brûler partout où ils se trouvaient. Ou alors, il faudrait croire que toutes ces accusations, changeantes au fil des siècles, ont été aussi vraies que les accusations actuelles ; que les Juifs méritent donc d’être persécutés aujourd’hui, comme ils l’auraient mérité depuis mille ans ; qu’ils sont réellement l’incarnation du mal ; et que l’antisémitisme, non seulement existe, mais est légitime et juste. Ou bien il faut accepter que la haine actuelle des Juifs n’est rien d’autre que la haine de toujours : la même, habillée d’un autre costume, quelles que soient les atrocités effectivement commises par Israël à Gaza et quelles que soient les turpitudes du gouvernement israélien actuel.

  1. L’appel à la coexistence harmonieuse des Arabes et des Juifs sur la terre de Canaan¹ est un appel inconséquent et une démonstration d’ignorance.

J’en viens au dernier de ces énoncés. Quoi de plus évident, pour une même terre habitée et chérie par deux peuples, deux populations, deux ethnies et deux religions, que de leur souhaiter de vivre en paix et en harmonie, dans une cohabitation où chacun aurait les mêmes droits et les mêmes obligations ? C’est tellement simple, logique et évident que l’on ne finit pas de se demander comment il se fait que les Arabes et les Juifs ne parviennent pas à intégrer quelque chose d’aussi lumineux. De là vient l’appel de nombreuses personnes de bonne volonté à la disparition des frontières et à la création d’un État unitaire, fondé sur une coexistence harmonieuse et exemplaire. Ceux qui prônent cette solution pèchent, d’une part, par inconséquence et, d’autre part, par ignorance. Par inconséquence, car ils ne proposent pas le même schéma au Pakistan et à l’Inde, à la Tchéquie et à la Slovaquie, au Pakistan et au Bangladesh, au Soudan du Sud et au Soudan, au Somaliland et à la Somalie, ou encore au Haut-Karabakh, à l’Azerbaïdjan et à l’Arménie. On ne voit pas pourquoi une solution si évidente dans un cas ne serait pas également évidente dans les autres. Mais seul le cas d’Israël leur semble devoir être soulevé, défendu et imposé. Ils sont donc inconséquents. Mais ils ignorent aussi ce qu’est un dhimmi. Dès le VIIe siècle, ce statut d’infériorité protégée — qui a duré plus de mille ans et a profondément imprégné les mentalités tant musulmanes que juives — a été accordé aux gens du Livre, juifs et chrétiens, par l’islam conquérant. Ce statut d’humiliation, d’avilissement et de soumission englobait toute la vie de ces sujets. Ils devaient payer un tribut spécifique, la djizya. Ils devaient porter des signes distinctifs et ne pouvaient ni porter des vêtements trop riches, ni posséder trop de biens, ni détenir des armes, ni monter à cheval. En justice, ils ne pouvaient témoigner contre un musulman ni hériter d’un musulman. Tuer un dhimmi entraînait une peine moins lourde que tuer un musulman. Une musulmane ne pouvait épouser un dhimmi, mais un musulman pouvait, lui, épouser une dhimmi. Les habitations des dhimmis devaient être modestes et leurs lieux de culte ne pouvaient dépasser les mosquées en hauteur. Ces lieux de culte pouvaient être entretenus, mais aucun nouveau lieu ne pouvait être construit. En tout temps et en tout lieu, le dhimmi devait rester humble et subir l’humiliation, ne pas élever la voix et parler aux musulmans avec respect et crainte. En contrepartie, la vie des dhimmis leur était garantie ; ils bénéficiaient d’une certaine autonomie dans les affaires familiales et religieuses et pouvaient exercer toutes les professions, même si, souvent, ils étaient chargés de tâches particulièrement pénibles, comme le nettoyage des égouts, le ramassage et le séchage des excréments ou la collecte des immondices.

Ce statut de « protection » n’a pas empêché qu’en période de troubles, les Juifs aient été victimes de tueries, que leurs quartiers aient été incendiés, leurs biens pillés et leurs femmes violées. Or, il se trouve qu’un grand nombre d’Israéliens sont originaires de pays arabes – tous les Juifs ne sont, en effet, ni blancs ni d’origine européenne -, d’où 750 000 d’entre eux ont été expulsés et privés de tout après la création d’Israël. Ils y ont été accueillis et s’y sont intégrés. Il n’est pas évident de convaincre ces personnes de vivre en bonne intelligence avec leurs voisins arabes et musulmans en oubliant le passé.

Quelles conclusions tirer de ces énoncés simples mais essentiels ?

On pourrait penser que les conclusions qui vont suivre constituent, en réalité, mon point de départ et que les énoncés n’ont été construits que pour les justifier. On n’aurait pas tort. Mais cette méfiance n’invalide ni les conclusions ni les énoncés. Celui qui veut la disparition d’Israël, et de lui seul, n’est pas antisioniste. Il est antisémite et refuse de l’admettre, en se réfugiant derrière un prétendu antisionisme. Celui qui veut exclure tout ce qui est israélien ou juif, qui met en avant certaines atrocités pour ne condamner que leurs auteurs parmi tous ceux qui en commettent, et qui suppose l’existence d’un génocide pour se justifier, celui-là refuse d’admettre qu’il est simplement porteur d’une haine des Juifs qui ne s’embarrasse ni de justifications ni d’excuses. Enfin, celui qui souhaite la coexistence harmonieuse des Juifs et des Arabes musulmans en terre de Canaan, dans l’égalité des droits et des devoirs, est inéquitable, car il limite ce bel idéal à ce seul territoire. Il ignore également le poids du passé et ne s’inquiète nullement des massacres de Juifs que sa solution risque probablement d’entraîner.

Je termine par une prédiction. Lors des prochaines élections en Israël, en septembre ou en octobre, je prédis que Netanyahou sera défait, que son gouvernement tombera, qu’une nouvelle majorité se fera jour et que cela ne changera rien aux énoncés ci-dessus. Car le monde a besoin d’une minorité dans laquelle déposer le MAL et le voir incarné. Une minorité suffisamment petite et dispersée pour qu’il soit simple et facile de l’accuser de tous les maux, partout et en tout temps. Qui mieux que les Juifs ? Ce n’est qu’après un grand massacre, lorsque le monde s’aperçoit, avec un certain regret, que le MAL était en lui, que les Juifs bénéficient provisoirement d’un répit, en attendant que le souvenir s’efface.

_____________________________
¹ Canaan est le nom biblique de la terre que les Juifs appellent Israël et que l’empereur romain Hadrien a renommée Palestine afin d’essayer d’effacer le nom de Judée après les révoltes juives. Elle s’appelait Syrie du Sud dans l’Empire ottoman. Ce n’est qu’après la dissolution de celui-ci que Canaan retrouve le nom de Palestine mandataire, sous mandat britannique.

Créé en mars 2024 suite aux massacres du 7 octobre et à leurs répercussions en Europe, l’Institut Jonathas est un centre d’études et d’action contre l’antisémitisme et contre tout ce qui le favorise en Belgique.

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