Ne plus leur ouvrir de boulevard
Ce que la victoire de l’AfD doit nous apprendre
Viviane Teitelbaum – sénatrice et secrétaire générale de l’Institut Jonathas
et Joël Kotek – historien et président de l’Institut Jonathas
16 septembre 2026
La victoire de l’AfD a été un choc pour plusieurs d’entre nous. Car il ne s’agit pas, cette fois, d’un simple succès électoral de plus de l’extrême droite. C’est le signe de son installation durable au cœur même de nos démocraties et, de surcroît, en Allemagne.
Des discours policés, qui traduisent une volonté affichée de normalisation, ne doivent pas nous abuser : le danger est à nos portes. Et ce qui se joue en Allemagne doit nous alerter bien au-delà de ses frontières.
Cette progression devrait aussi nous interroger sur ce qui a permis à l’extrême droite de gagner autant de terrain. Depuis des années, les partis traditionnels, et particulièrement à gauche, refusent d’aborder certains problèmes et minimisent des préoccupations pourtant légitimes, au cœur de la vie citoyenne : l’insécurité, le retour du religieux au détriment de la laïcité, ou les craintes liées, à tort ou à raison, à l’immigration.
À gauche, en effet, exprimer ces craintes – qui se muent parfois en angoisses, sinon en détresse – est en soi suspect. Or, à disqualifier d’avance ces inquiétudes plutôt que d’y répondre, on ouvre un boulevard aux formations d’extrême droite, qui n’en demandent pas tant. Ainsi, à force de déni, de réponses insuffisantes, sinon de mépris, nombre de nos citoyens en perte de repères se tournent-ils et elles vers des solutions simplistes, forcément racialisées, sinon franchement racistes.
L’extrême droite occupe un terrain abandonné, où elle donne l’impression d’être la seule à les entendre. C’est vrai aux États-Unis, en France, en Italie, en Flandre, et maintenant en Allemagne. Cela pourrait surgir aussi dans notre Belgique francophone, jusqu’ici épargnée, si l’on n’y prend garde.
Il faut le dire : tous les électeurs d’extrême droite ne sont ni des extrémistes ni des va-t-en-guerre. Ce sont, pour la plupart, des citoyens abusés par de fausses et dangereuses promesses, populistes à l’extrême.
Expliquer les raisons d’un vote ne revient évidemment ni à l’excuser ni à banaliser le parti qui en profite. Car l’extrême droite est dangereuse – d’un danger qu’elle parvient à dissimuler derrière une communication soignée, sous des dehors de respectabilité, qui masque des engagements menaçant les libertés, l’État de droit et les principes démocratiques.
Il n’en va guère différemment de l’extrême gauche, de ses chimères et de ses complaisances. Faut-il rappeler que le PTB, en Belgique, et la France insoumise, en France, soutiennent à mots couverts les pires régimes dictatoriaux – à commencer par celui de Poutine -, à l’exemple, précisément, du RN et de l’AfD. Le populisme est bien le propre des deux extrêmes, la droite radicale comme la gauche radicale.
Et que dire de certains groupes se réclamant de l’antifascisme qui, au nom de la lutte contre l’extrême droite, recourent à l’intimidation, à la violence, ou cherchent à faire taire leurs contradicteurs ? On ne défend pas la démocratie en empruntant les méthodes de ceux que l’on prétend combattre. L’étiquette « antifa » ne saurait tenir lieu de blanc-seing.
Les démocrates doivent écouter les peurs des citoyens, reconnaître les problèmes au lieu de les nier, et s’efforcer d’y répondre sans renoncer à leurs valeurs. C’est précisément parce que l’extrême droite progresse, parfois masquée, qu’il est urgent de cesser de lui abandonner les citoyennes et citoyens.
Un dernier mot. Contrairement à ce que d’aucuns croient, l’AfD, ce parti néofasciste, prône l’arrêt du soutien non seulement à l’Ukraine, mais aussi à Israël : la haine du « sioniste » est commune aux extrêmes. On comprendra sans peine que sa victoire ait suscité les pires craintes au sein de la judaïcité allemande. Le président de la communauté juive de Halle (Saxe-Anhalt), Max Privorozki, a toutefois appelé à ne pas céder à la panique : « La différence majeure entre la situation actuelle et celle d’il y a 90 ans réside dans l’existence de l’État d’Israël, qui est notre « assurance-vie ».