Août 1942 : ce que les rafles d’Anvers nous disent encore
L’histoire ne se répète pas. Mais elle nous apprend à reconnaître ce que nous ne devons jamais laisser s’installer.
Viviane Teitelbaum, secrétaire générale de l’Institut Jonathas
20 août 2026
Juillet 1942. Premier objectif de la résistance : détruire le fichier des Juifs, contenant leurs noms et adresses, que les notables de l’AJB s’apprêtent à remettre à l’occupant. Les convocations sont retardées, certes, mais les Allemands auront alors recours à une méthode plus directe et plus rapide : les rafles. Celles de l’été 42 sonnent le glas de la communauté juive d’ Anvers. Début septembre, c’est au tour de Bruxelles. Dans un premier temps, les Juifs de nationalité belge sont épargnés, mais beaucoup sont surpris par l’ampleur des arrestations et décident de plonger dans la clandestinité.
Les rafles sont organisées dans l’obscurité, la nuit. Réveil brutal, panique, terreur, affolement. Les pas rapides et secs des bottes nazies. dans l’escalier, hurlements, coups. Derrière la porte, les cœurs s’arrêtent de battre, la respiration est coupée. Main posée sur la bouche de l’enfant. Peut-être, oublieront- ils d’entrer… Quelques minutes plus tard : « Ouvrez, sales juifs ! » Tout le monde est embarqué.
Il y a quatre-vingt-quatre ans, au mois d’août 1942, des hommes, des femmes et des enfants juifs sont arrêtés dans les rues et les maisons d’Anvers. Dans la nuit du 13 au 14 août, 206 Juifs sont arrêtés, parmi lesquels 53 enfants. La nuit suivante, près d’un millier de personnes sont arrêtées. Pour la première fois, la police anversoise participe ouvertement à l’opération, bloquant les rues et conduisant les personnes arrêtées vers les camions. Deux semaines plus tard, dans la nuit du 28 au 29 août, une nouvelle étape est franchie : la police anversoise reçoit l’ordre de livrer mille Juifs. Un rapport de police retrouvé au FelixArchief documente la rafle au cours de laquelle 943 Juifs sont arrêtés avec la participation de collaborateurs flamands et de policiers du Grand-Anvers.
Les cartes d’identité sont retirées. Les adultes sont recensés. Les enfants sont comptés séparément, afin que leur nombre puisse être communiqué à huit heures précises à la Sicherheitspolizei allemande. Quelques heures plus tard, les personnes rassemblées sont emmenées en camion vers la caserne Dossin à Malines, avant la déportation qui signe une mort certaine.
La Shoah ne se résume pas à une idéologie. Elle s’inscrit aussi dans un savoir faire, une administration, une organisation et, pour certains, un travail comme un autre. Nous connaissons la suite. Mais commémorer ne consiste pas seulement à connaître la suite. Cela consiste aussi à regarder ce qui précède. Et c’est peut-être là que l’histoire d’août 1942 doit aujourd’hui nous interpeller.
Non, nous ne sommes pas en 1942.
Il n’y a pas de rafles dans les rues d’Anvers. Il n’y a pas d’État organisant la déportation des Juifs. La Belgique est une démocratie, dotée d’institutions, de lois antiracistes, d’une société civile et de contre-pouvoirs.
Refuser les analogies simplistes ne signifie pas refuser les enseignements de l’Histoire.
Car les persécutions ne commencent jamais par leur stade ultime. Elles sont précédées par des mots, des représentations, des exclusions. Par l’habitude prise de désigner un groupe comme suspect. Par les caricatures et les théories du complot. Par les menaces que l’on relativise. Par l’idée qu’une population entière pourrait être tenue responsable de ce que font certains des siens. C’est à cet endroit précis que notre présent doit nous préoccuper.
Aujourd’hui, en Belgique comme ailleurs en Europe, des Juifs sont insultés ou menacés parce qu’ils sont juifs. Des enfants et des étudiants, des personnes hésitent à dire qu’elles sont juives. Les lieux juifs doivent être protégés. Sur les réseaux sociaux circulent avec une facilité déconcertante les vieux stéréotypes, parfois simplement rhabillés avec les mots de notre époque.
Et depuis le 7 octobre 2023, une confusion particulièrement dangereuse s’est installée dans certains discours : celle qui consiste à demander aux Juifs d’Europe de répondre des décisions du gouvernement israélien. On peut – on doit pouvoir – débattre de la politique d’Israël comme de celle de tout autre État. La critiquer, parfois très durement. Mais un Juif de Bruxelles, d’Anvers, de Paris ou de Berlin n’a pas à répondre des actes d’un autre gouvernement parce qu’il est juif. Pas d’amalgame. Ce principe devrait être d’une simplicité absolue mais pour les Juifs, il n’en est pas question.
Les statistiques relatives aux incidents antisémites montrent pourtant combien la situation est préoccupante, en Europe comme en Belgique. Ces chiffres ne nous disent pas que 1942 recommence. Ils nous disent quelque chose de plus utile : nous avons un problème maintenant. Et nous avons précisément l’avantage que n’avaient pas les victimes d’hier : nous connaissons l’histoire. Nous savons que les mots comptent. Nous savons que la banalisation compte. Et que nous devons écouter les premiers concernés.
À plus forte raison dans une démocratie.
Mais la responsabilité ne peut pas reposer sur les seuls individus. Elle est aussi, et peut-être d’abord, celle des institutions.
L’histoire d’Anvers nous rappelle à quel point leur attitude peut être déterminante. Une administration, une police, une justice ne sont jamais de simples décors face à la haine : elles peuvent la contenir, la sanctionner, protéger ceux qui en sont la cible ou, au contraire, par leur passivité, leur complaisance ou leur silence, contribuer à la banaliser. Évidemment, les institutions démocratiques belges d’aujourd’hui ne sont pas comparables à celles placées sous l’Occupation. Mais comment ne pas songer à cette Belgique de l’Entre-Deux-Guerres où l’antisémitisme était alors une opinion parmi d’autres, pas encore un délit. Les discours de haine antijuifs des années trente, en Wallonie (REX) comme en Flandre (VNV/VERDINASO) pavèrent les chemins de la collaboration et ce, sans compter l’inaction de l’Etat belge qui en vint même à rapatrier vers l’Allemagne nazie des Juifs allemands qui s’étaient réfugiés en Belgique !
Lorsque des Juifs sont menacés ou insultés, lorsque des stéréotypes antisémites sont diffusés sous couvert d’humour, de militantisme ou de débat politique, lorsque la haine prolifère sur les réseaux sociaux, la réponse ne peut dépendre de la seule capacité des victimes à se défendre. L’Etat se doit d’agir. La justice doit poursuivre lorsque la loi est franchie ; et la justice a ici une responsabilité particulière : lorsque des affaires emblématiques, comme celle de Herman Brusselmans, donnent le sentiment que les limites peuvent être franchies sans aucune sanction, le risque est d’installer l’idée que l’antisémitisme n’est plus un délit mais redevient une opinion acceptable ! L’antisémitisme ne peut bénéficier d’une forme de tolérance que nous n’accepterions pas pour d’autres racismes.
La police doit protéger et prendre les plaintes au sérieux ; l’école et l’université doivent transmettre l’histoire mais aussi apprendre à reconnaître les formes contemporaines de l’antisémitisme ; les responsables politiques doivent refuser de l’instrumentaliser ou de le relativiser selon le camp dont il provient ; les médias doivent mesurer la responsabilité qui accompagne les mots et les images qu’ils diffusent ; les plateformes doivent cesser de considérer la haine comme le simple dommage collatéral de la liberté d’expression.
Dans les écoles, on devrait enseigner la Shoah non comme une succession de dates conduisant inéluctablement à Auschwitz, mais comme une succession de décisions humaines.
Nous savons que le silence des institutions compte. Nous savons aussi que les comportements individuels comptent. L’histoire des rafles anversoises le montre d’ailleurs dans toute sa complexité. Certains policiers ont exécuté les ordres. D’autres ont refusé de participer, ont fermé les yeux ou ont averti des Juifs qu’une rafle se préparait. Voilà peut-être l’une des leçons les plus actuelles de 1942 : même lorsque les circonstances sont terribles, il existe encore une place pour le choix.
Quatre-vingt-quatre ans plus tard, la question que nous pose leur histoire n’est pas de savoir si nous vivons à nouveau en 1942.
Elle est bien plus simple : que choisissons-nous de faire, aujourd’hui, de ce que nous voyons ? C’est là tout le sens de la commémoration de la rafle bruxelloise du 3 septembre 1942 ou du pèlerinage à Malines du 6 septembre. Car ces commémorations ne servent pas seulement à honorer les Juifs morts : elles devraient aussi servir à protéger les Juifs vivants.