Venise, ou l’art de transformer l’accusation en vérité
Richard Laub, vice-président de l’Institut Jonathas
Joël Kotek, président de l’Institut Jonathas
et Viviane Teitelbaum, secrétaire générale de l’Institut Jonathas
28 septembre 2026
La Mostra de Venise vient de récompenser NAZA, documentaire à charge contre Israël réalisé par deux Israéliens, Yuval Abraham et Rachel Szor, et financé notamment par The Guardian. Ce détail n’en est pas un. Car toute la puissance du film repose précisément sur un procédé devenu extraordinairement efficace : faire accuser Israël par des Israéliens, sur la base de sources israéliennes, afin de donner à l’accusation une apparence d’irréfutabilité.
Le raisonnement est implicite, mais limpide. Lorsqu’un militant palestinien accuse Israël, certains invoquent son engagement. Lorsqu’une ONG accuse Israël, on peut discuter sa méthodologie. Lorsqu’un quotidien britannique accuse Israël, on peut interroger sa ligne éditoriale. Mais lorsqu’un Israélien accuse Israël ? Alors tombe la formule magique : « Ce sont les Israéliens eux-mêmes qui le disent. » À partir de là, la nationalité de celui qui accuse devient presque une preuve. Et avant de poursuivre nous rappelons que la liberté de critiquer un gouvernement, une armée ou un État est évidemment essentielle, tout comme celle des artistes et des journalistes de déranger, d’enquêter et de contester. Ce qui est en cause ici n’est donc pas la critique d’Israël en tant que telle, mais son instrumentalisation : le fait que l’identité israélienne de ceux qui l’énoncent soit utilisée comme un certificat d’objectivité et transforme leur parole en preuve supposément irréfutable.
C’est précisément le ressort utilisé par NAZA. Le film s’appuie sur les témoignages anonymisés de vingt-quatre membres ou anciens membres de l’armée et des services de renseignement israéliens. Vingt-quatre personnes deviennent ainsi la voix d’une armée entière qui a mobilisé des centaines de milliers d’hommes et de femmes depuis octobre 2023. Leur anonymat interdit aussi au spectateur de connaître précisément leur fonction, leur niveau de responsabilité, leur accès réel aux informations dont ils parlent et, surtout, de confronter leurs déclarations à celles de leurs supérieurs ou de leurs collègues. Peu importe. Ils sont israéliens. Ils ont appartenu à Tsahal. Donc leur témoignage bénéficie immédiatement d’une crédibilité particulière auprès d’un public qui ne demande souvent qu’à être convaincu. C’est là que le procédé devient particulièrement habile. The Guardian publie des enquêtes fondées en partie sur des sources israéliennes. Yuval Abraham participe à ces enquêtes. Puis il transforme cette matière journalistique en film. The Guardian produit le film. Venise le sélectionne. Le jury le récompense. Le public l’ovationne. Une même accusation change successivement de support et acquiert à chaque étape une nouvelle couche de légitimité. Une véritable économie circulaire de la conviction.
La mécanique était déjà visible dans une enquête publiée le 21 août 2025 par The Guardian, cosignée notamment par Yuval Abraham, affirmant que « les propres données de l’armée israélienne » indiquaient que 83 % des morts à Gaza étaient des civils. L’expression était parfaite. Pas simplement « des données », non les « propres données d’Israël ». Le message à peine subliminal était évident : si même Israël le reconnaît, que reste-t-il à discuter ? Ces 83% reposaient sur des croisements de bases de données partielles israéliennes avec des statistiques invérifiables fournies par le « ministère de la santé du Hamas » sur le nombre total de morts à Gaza. Or les estimations avancées par les autorités israéliennes sur le nombre de combattants du Hamas tués, aboutissaient, elles, à un ratio sensiblement inférieur de victimes civiles par combattant, soit autour de 1 à 1,5 civil tué par combattant. Un tel ratio est bas pour une guerre urbaine d’une telle intensité où le Hamas se sert de sa population civile comme bouclier humain. Tout cela sans oublier qu’entre-temps, le Hamas n’a eu de cesse d’honorer comme combattants nombre de ceux qu’on nous présentait comme civils : le journaliste Maysara Salah, de Quds News Network, s’est ainsi révélé membre de l’unité de propagande militaire de la Brigade Nord ; Mohammed al-Kafarna, président du syndicat des infirmiers de Gaza, appartenait au bataillon Nidal Nasser. Au point que le très peu suspect Comité pour la protection des journalistes a dû retirer huit noms de sa liste. Il y a là un paradoxe médiatique qui mérite d’être relevé. Dans ce type de récit, une information provenant d’Israël ne devient audible que lorsqu’elle est à charge contre l’État d’Israël. L’accusation de NAZA d’une politique consistant à cibler délibérément les civils devient d’autant plus absurde que le documentaire choisit d’ignorer un élément essentiel : tout au long de la guerre, l’armée israélienne a systématiquement diffusé des ordres d’évacuation et des avertissements en amont d’opérations militaires, par tracts, SMS, appels téléphoniques ou messages enregistrés, afin d’éloigner les habitants des zones de combat. Une armée dont l’objectif serait précisément de cibler les populations civiles aurait peu de raison de consacrer des moyens importants à leur demander de quitter les zones où elle s’apprête à combattre. Le même procédé fonctionne lorsque le film présente comme particulièrement accablant le fait que l’armée israélienne, en s’aidant de l’intelligence artificielle, estime avant de déclencher une frappe le nombre probable de victimes civiles. Mais une armée respectant le droit international de la guerre est précisément tenue d’évaluer, avant chaque frappe, les dommages civils, dits collatéraux, prévisibles. La question pertinente n’est donc pas : « Est-ce que Tsahal estime les pertes civiles avec ou sans l’aide de l’intelligence artificielle ? ». Elle est : les frappes respectent-elles les principes de distinction, de précaution et de proportionnalité ? Transformer l’existence même de cette évaluation, rendue obligatoire par le droit de la guerre, en preuve d’une volonté criminelle relève moins de la démonstration que d’une mauvaise foi manifeste. Mais le cinéma possède précisément cet avantage : il transforme une question complexe en émotion immédiatement intelligible. Et c’est sans doute là que se trouve le véritable talent de NAZA. Non pas déranger le public mais le rassurer. Car que vient chercher le public culturel de la Mostra dans ce type de film ? Pas une information nouvelle : une confirmation. Un spectateur déjà convaincu qu’Israël mène à Gaza une guerre volontairement criminelle voit soudain son jugement validé par nul autre que des Israéliens. Quelle jouissance plus parfaite ? Ce n’est plus seulement un militant qui le dit. Ce n’est plus seulement une ONG. Ce n’est plus seulement The Guardian, ce sont des Israéliens.
Il faut alors poser une question plus dérangeante encore. Que reste-t-il du courage artistique lorsque la dénonciation d’Israël devient précisément ce qui ouvre les portes des festivals, des récompenses et des ovations ? Yuval Abraham et Rachel Szor avaient déjà été « oscarisés » avec No Other Land. Ils reviennent aujourd’hui avec un autre film consacré à l’accusation d’Israël. Rien ne prouve évidemment qu’ils aient choisi leur sujet pour obtenir des prix. Mais il serait naïf de ne pas observer l’écosystème culturel dans lequel leur travail est reçu. Pour un cinéaste israélien, quel film sera aujourd’hui le plus facilement célébré dans certains cercles européens ? Un film explorant la complexité de la guerre, le massacre du 7 octobre, le fonctionnement du Hamas, l’utilisation des populations civiles, les dilemmes militaires israéliens et la souffrance palestinienne, ou un film dont la conclusion essentielle est qu’Israël est un état criminel voire génocidaire ?
Et c’est ici que les vingt-cinq minutes d’ovation prennent une autre dimension. Chacun guettant du coin de l’œil son voisin, personne ne voulant prendre le risque d’être le premier à s’arrêter. À Venise, l’ovation prolongée n’est plus l’expression d’un enthousiasme : c’est un test de conformité sociale. Applaudir longtemps, c’est prouver qu’on est du bon côté. S’interrompre trop tôt, c’est se dénoncer. Le public peut alors applaudir non seulement le film, mais aussi sa propre conscience morale. Il ne sort pas de la salle ébranlé. Il en sort rassuré. Il savait déjà. Le film vient simplement lui fournir l’argument suprême : « Même les Israéliens le disent. » La Mostra devrait pourtant connaître le danger de ces moments où l’art, la politique et l’unanimité finissent par se confondre. Son histoire elle-même en porte la trace : en 1938, elle ne se contenta pas d’accueillir et d’applaudir Leni Riefenstahl et son Olympia, film réalisé dans l’Allemagne nazie autour des Jeux olympiques de Berlin de 1936 ; elle lui décerna la Coppa Mussolini, alors principale récompense du festival.
Les contextes sont évidemment sans commune mesure et il serait absurde de les confondre. Mais l’épisode rappelle une évidence : le prestige d’un festival ne l’immunise ni contre l’air du temps, ni contre les aveuglements politiques de son époque. Un festival de cinéma a parfaitement le droit de montrer des films accusant Israël. Mais un festival digne de ce nom devrait également aimer ce qui dérange son public. Il devrait rechercher la contradiction, ce qui ne confirme pas immédiatement les certitudes de la salle. Un dernier mot, sans le moindre procès d’intention, sur l’homme qui préside la Fondazione La Biennale di Venezia, dont dépendent la Mostra comme les Biennales d’art et d’architecture. Pietrangelo Buttafuoco a été nommé en 2023 par le gouvernement d’extrême-droite italien. Notre homme a milité dans sa jeunesse au Mouvement social italien (MSI), le parti néofasciste de l’après-guerre, avant de se convertir à l’islam chiite sous le nom de Giafar al-Siqilli (Djafar le Sicilien), l’émir qui conquit la Sicile à l’époque médiévale. En 2025 déjà, en pré-ouverture de la Mostra, il répondait à l’appel de quelque 1 500 artistes sur Gaza en citant Les Troyennes d’Euripide : « La tombe de cet enfant sera un monument à la honte », puis « Assassins, que craigniez-vous de lui ? ». Il revendiquait une position « nette et sans nuances » contre la mort des enfants à Gaza. La presse italienne y lut une mise en cause d’Israël. Voilà donc un intellectuel issu de l’extrême droite et converti à l’islam, adoubé par la gauche radicale.
Le propre de la haine d’Israël est d’unir les contraires (islamistes, droite et gauche radicales). Jadis, l’antisémitisme ne faisait pas autre chose.