
Nadia Geerts, ou le prix du courage et de la parrêsia
Joël Kotek, propfesseur émérite des universités, président de l’Institut Jonathas
26 octobre 2026
Recenser des ouvrages n’est ni dans les habitudes ni dans la vocation de l’Institut Jonathas. Le dernier livre de Nadia Geerts nous y oblige pourtant. Il ne s’agit pas seulement qu’elle mentionne les publications de notre jeune Institut : l’urgence du moment l’exige. L’antisémitisme progresse, et les menaces s’accumulent sur tous ceux qui, comme notre auteure, refusent de se plier à la doxa du moment et aux intimidations de ses gardiens les plus radicaux.
Il faut lire Nadia Geerts. Ce n’est pas une affaire de solidarité, c’est une nécessité intellectuelle. Un devoir civique. En moins de 120 pages, L’Affaire du tweet montre ce qu’il en coûte aujourd’hui de ne pas se couler dans le moule de la doxa. C’est un livre bref, vif et rigoureux. Son histoire rappelle La Plaisanterie de Milan Kundera, où Ludvik voit sa vie basculer pour quelques mots griffonnés sur une carte postale : il est exclu du Parti et de l’université. Nadia Geerts, elle, a été fustigée, vilipendée pour un tweet sur Gaza. Ce tweet n’était pas erroné en soi, mais il était maladroit et inutile.
Il tombait en pleine crise humanitaire et, surtout, en pleine fièvre palestiniste, cette fièvre qui paralyse le débat et empêche toute réflexion. La cause palestinienne est désormais devenue la cause des causes, et interroger Gaza, un péché. Bref, son erreur fut moins factuelle que politique. Ce péché ne connaît pas de rémission.
Maarten Boudry, l’un des philosophes flamands les plus brillants de sa génération, a été poussé à quitter l’Université de Gand pour avoir contesté la qualification de génocide pour Gaza. Sa rectrice l’a cloué au pilori. Selon elle, un professeur qui affirme qu’il n’y a pas de génocide à Gaza « doit être interpellé ». Pourquoi ? Parce qu’une telle « opinion dissidente » va tout simplement « à l’encontre de la science » (sic). Et si l’on voulait en faire un objet de recherche, « c’est une limite qui ne peut être franchie » (sic). Interdire une recherche d’avance, c’est la définition même de la scolastique chrétienne et… soviétique. Nous voilà en effet revenu au temps du charlatan T.D. Lyssenko. Oui, Lyssenko, mon objet de mémoire de maîtrise, voilà près de 50 ans. Sous Staline, puis Khrouchtchev, l’étude du Darwinisme fut
interdite, la génétique décrétée de « science bourgeoise ». Nikolaï Vavilov, l’un des plus grands biologistes de son temps, fut condamné et mourut en 1943, en prison. En Occident, les savants communistes qui résistèrent à la vague lyssenkiste ne perdirent que leurs amis et vie sociale. En France, ce fut le cas de Marcel Prenant et de Jacques Monod, héros de la Résistance et futur prix Nobel. Chez nous, ce fut Jean Brachet, pionnier de l’étude de l’ARN. La section communiste de l’ULB le somma de renier la génétique. Il choisit la science et connut l’ostracisme de ses anciens camarades. Soixante-dix ans plus tard, la même université retire ses cours à Eric Muraille, lui aussi coupable de « crimepensée » (thoughtcrime), pour reprendre Orwell. En un mot comme en cent : la pensée unique est de retour.
Désormais, en Belgique justifier à mots à peine couverts les massacres du 7 octobre vaut honneurs et palmes académiques (ULB) et refuser le mot « génocide » vous voue aux gémonies. Boudry l’a payé au prix fort à l’U-Gent. Muraille à l’ULB. Nadia Geerts comparait devant le tribunal médiatique. Ce qu’elle a subi n’est pas une polémique,
c’est un lynchage : une « shitstorm » menée par des gens « vertueux » qui cultivent l’insulte et la délation comme aux beaux jours des totalitarismes brun et rouge. Une pétition de quelque 10 000 signatures a exigé qu’elle quitte la vice-présidence du conseil d’administration de la RTBF. Des centaines de messages aussi haineux qu’imbéciles l’ont traitée de « négationniste », de « traîtresse », d’« immonde connasse », de « pseudo-intellectuelle », d’« égout de l’humanité », de « dégénérée raciste », et même de « réincarnation d’un nazi sur le déclin » et bien évidemment de « p… ». Cela ne s’invente pas. Pourquoi un tel déchaînement ? Parce que Nadia Geerts vit depuis deux années en liberté surveillée. Si elle reste une intellectuelle progressiste en termes de valeurs, elle a commis plusieurs crimes aux yeux de cette
gauche totalito-vertueuse. C’est qu’orpheline de la gauche laïque et universaliste, elle a choisi de rejoindre l’Institut Jean Gol, où elle défend sans relâche ses valeurs humanistes : égalité femmes-hommes, laïcité face à l’islamisme rampant, dénonciation de l’antisionisme radical. Le tweet n’a été qu’un prétexte. Le procès était instruit d’avance. Maigre consolation : tout cela se passe aujourd’hui en Belgique. En URSS, Nadia Geerts aurait fini au Goulag. Il y a quatre siècles, elle aurait fini sur le bûcher, allumé par les De Sutter de l’époque. Le danger demeure pourtant, et elle le nomme ironiquement dans son ouvrage : le risque d’être un jour tondue en place publique pour ses opinions. Oui, une chasse aux sorcières s’nstalle, dans les médias comme à l’université, sinon au sein même de l’état profond.
Je le sais d’expérience. J’ai été écarté de l’International Holocaust Remembrance Alliance (IHRA) pour avoir exposé, non dénoncé, la montée de l’antisémitisme en Belgique. C’était lors d’un atelier à huis clos, consacré précisément aux menaces qui pèsent sur les Juifs depuis le 7 octobre. À en croire la personne qui m’a dénoncé à son ministre de tutelle, j’aurais « sali mon pays ». Mon devoir patriotique eût donc été de jurer que l’antisémitisme s’était arrêté à nos frontières, comme jadis le nuage de Tchernobyl ou encore l’épidémie de COVID19. Non, la vague antisémite n’a pas
épargné notre pays, comme l’atteste précisément Nadia Geerts dans son précieux ouvrage. Elle a notamment lu, et bien lu, les rapports et sondages de l’Institut Jonathas sur l’ntisémitisme. Hélas, mes procureurs comme les siens ne l’ont pas fait.
Nous vivons en liberté conditionnelle, sous la menace constante d’être dénoncés. Pour quel crime ? Dire la vérité, que diable ! C’est là que ce livre devient précieux. Il offre une formidable leçon de parrêsia, ce courage de dire ce que l’on tient pour vrai, au risque de la mort sociale. Nadia Geerts dénonce la transformation du débat public
en tribunal moral où, selon le mot de Jean-Pierre Sakoun, l’orthodoxie remplace l’examen des faits.
Nadia Geerts, L’Affaire du tweet, préface de Jean-Pierre Sakoun, H&O, 2026, 120 pages.
Créé en mars 2024 suite aux massacres du 7 octobre et à leurs répercussions en Europe, l’Institut Jonathas est un centre d’études et d’action contre l’antisémitisme et contre tout ce qui le favorise en Belgique.

